Nous franchissons encore deux cols plus bas, et nous suivons le cours du Dol, jolie petite rivière très rapide. Ces cours d’eau, quand surviennent les pluies, se changent en torrents impétueux. On a bâti un pont convenable à la place de l’ancien, qui était en lianes et qu’il fallait traverser à califourchon. Dans cette singulière position, les deux pieds suspendus au-dessus de l’abîme, on vous tirait par une corde sur l’autre rive. Pour les hommes, la chose était encore possible, mais pour les animaux?

La vallée qui s’ouvre en tournant à droite est une des plus belles que nous ayons vues. Jusqu’à Djentigri, la nouvelle station, c’est tout ce qu’on peut imaginer de plus beau. Mais ces 18 kilomètres, toujours en montée, sont bien fatigants, et hommes et bêtes ne demandent qu’à se reposer.

Nous trouvons à la station un Anglais qui veut passer ses examens pour entrer au service des Indes, et voyage dans ces montagnes pour apprendre les dialectes, qui diffèrent un peu de ceux des plaines. Les examens pour les fonctionnaires anglais sont très difficiles, et on choisit toujours les meilleurs sujets de l’Angleterre, tout au contraire de ce que l’on fait au Turkestan. Aussi la première question du général Kaufmann, gouverneur du Turkestan, lorsqu’un nouveau fonctionnaire se présente à lui, est-elle celle-ci: «Qu’a-t-il fait? A-t-il volé? A-t-il enlevé une danseuse?» Ce «qu’a-t-il fait?» me semble bien caractéristique. Les fonctionnaires anglais, contrairement à leurs collègues du Turkestan, sont d’une honnêteté scrupuleuse; on les paye d’ailleurs très largement. En revanche, les petits employés indigènes sont très mal rétribués, et leur honnêteté laisse beaucoup à désirer. Pour remédier à cet état de choses, on met près d’eux des fonctionnaires anglais payés au centuple. Il me semble qu’il serait beaucoup plus économique de donner un traitement raisonnable aux plus petits et d’exiger d’eux l’honnêteté. Mais vis-à-vis des Orientaux ce système de compensation serait douteux, leur esprit d’équilibre est toujours chancelant.

Le lendemain nous descendons à travers une ravissante forêt dont les chênes sont, non pas notre vieux chêne, mais le teck, qui fournit un excellent bois de construction. Il a la solidité du chêne et il est plus souple et presque aussi léger que le sapin.

Nous côtoyons des mines de sel, où tous les ouvriers sont à leur poste; ces étranges travailleurs, drapés dans leur blanche couverture qui leur tient lieu de toge, ont l’aspect de Romains antiques.

L’heure du repos a sonné. Leurs regards mélancoliques et doux nous suivent avec curiosité. Près d’un village, un bananier nous dit à sa manière qu’il fait bien chaud dans ces parages. Le caoutchouc, bel arbre droit et fier, semble me prendre à témoin de la cruauté qu’il y a de l’enfermer dans nos appartements parisiens.

De 3000 mètres nous sommes descendus à 1200 mètres d’altitude. La chaleur est grande; heureusement que le rest house est sur une hauteur. M. de Ujfalvy, qui a des lettres à écrire et des notes à rassembler, décide que nous nous arrêterons à Dilon jusqu’au lendemain. Qu’allons-nous faire? M. Clarke et moi, nous nous proposons d’aller visiter une ancienne forteresse qui s’élève sur une haute montagne. Il y a une route carrossable, nous dit-on, mais mon mari ne veut pas que j’aille à cheval; on loue donc six coulis, qui me porteront dans un dandy. Le dandy est une espèce de hamac attaché aux deux extrémités à un long morceau de bois; on est assis en travers, de façon que le morceau de bois passe devant vous, pour que vous puissiez vous y retenir, tandis que les reins sont soutenus par une sangle. Deux hommes portent le dandy par les extrémités du bâton. Ce mode de transport est très pratique, surtout dans les montagnes, mais il n’est pas confortable.

Nous partons pour cette excursion à quatre heures de l’après-midi; je me munis de mon waterproof. M. Clarke décide qu’il ira à pied en s’aidant de son grand bâton ferré. Mais voilà que mes hommes, au lieu de prendre la route soi-disant carrossable, grimpent comme des chèvres sur le flanc de la montagne pour arriver au plus court, sans s’inquiéter de ma position plus ou moins difficile. Ils escaladent roche après roche; à chaque instant il me faut lever les pieds pour éviter le choc des pierres. Après trois quarts d’heure de cette montée à pic, nous sommes au premier mamelon: un petit temple bouddhique avec sa construction en forme de dôme, couronné du lion légendaire, nous offre le prétexte de nous reposer un peu. Des images du Bouddha, des tridents rouillés garnissent l’autel. Nous aurions bien voulu en prendre, mais notre guide et nos coulis ne nous quittent pas des yeux. Une de ces pièces, cependant, est assez curieuse: c’est un lion qui tourne la tête et se lèche la queue; ces idoles tombent de vétusté et sont réunies en un amas de ruines que semble garder un immense félin.

Nous repartons; mais à peine avons-nous fait quelques pas que nos guides nous déclarent qu’ils ne sont jamais montés plus haut. Ils cherchent, ils cherchent. Enfin ils ont trouvé le passage; je laisse là mon dandy; deux hommes me soutiennent, l’un par la main, l’autre par le bras, et me voilà enjambant des roches, posant mon pied sur des pierres qui roulent après notre passage. De cette façon, nous parvenons cependant à l’escalier de la forteresse. M. Clarke est en avant avec le guide. Cet escalier vermoulu, aux marches chancelantes, passe sous une porte qui conduit à un autre passage, sur lequel sont placées les meurtrières; le style de cette forteresse est remarquable, me dit mon compagnon, qui est un connaisseur. Au milieu de la citadelle, des pierres, des herbes, des décombres, mais rien que nous puissions emporter. Nous sommes vraiment déçus et nous nous rabattons sur le panorama, qui est fort beau. Désappointés, nous redescendons, et nous rencontrons la pluie qui commence à tomber. Je revêts mon waterproof, ma casquette de caoutchouc, et je me crois invulnérable; nous nous arrêtons quelque temps, et M. Clarke prend le croquis de cette vieille forteresse. En quelques coups de crayon, au roulement lointain du tonnerre, le papier a retracé fidèlement l’image de ces ruines, qui ont pour piédestal une immense montagne. Placée au bord d’un précipice et à une telle hauteur, cette citadelle devait, pour les armes d’autrefois, être inattaquable.

Pendant ce temps le ciel s’est obscurci; le tonnerre se rapproche en roulant perpétuellement comme une décharge d’artillerie, le vent s’élève et la pluie devient plus forte. Vite, je m’assois dans mon dandy. Les éclairs se succèdent et déchirent la nue, nous commençons à descendre. La pluie devient torrentielle, M. Clarke n’est plus qu’une fontaine. Nous avançons pourtant; mais, au moment d’une descente périlleuse, car nos hommes ont pris le même chemin que pour venir, une rafale de vent terrible jette mes deux hommes et moi par terre; nous roulons vers l’abîme, et c’en était fait de nous si les trois autres coulis ne s’étaient trouvés là. De leurs pieds agiles, de leurs mains habituées à saisir chaque saillie du sol, ils retiennent leurs compagnons, s’emparent des extrémités du dandy et nous tirent de notre périlleuse situation. Avec ce secours, les autres reprirent vite pied. Mes jambes meurtries furent en un instant inondées. Je fus mouillée jusqu’aux os. La tourmente qui se déchaînait était tellement violente que je n’avais pas le temps de penser au danger. Deux fois cependant, deux fois encore, mes hommes tombèrent, tant le chemin était glissant.