Tout l’orage éclatait sur nous. Comment arriverons-nous en bas? Je me le demandais en m’accrochant à mon dandy et en m’y cramponnant pour me maintenir en équilibre. La descente est quelquefois si rapide que ma tête touche presque la terre quand mes pieds glissent encore sur la roche.
Enfin nous voilà presque en bas, et, comme pour saluer notre arrivée, un fracas épouvantable se fait entendre; ce bruit sinistre est répercuté par toutes les montagnes environnantes. C’est un bloc de roche de notre chemin qui s’écroule. Nous n’avons pas le loisir de penser au danger auquel nous venons d’échapper, et, quelques minutes après, mes porteurs sont au bungalow. Nous étions, M. Clarke et moi, méconnaissables et métamorphosés en fontaines. Je serre la main de mon mari, fort inquiet, qui était venu au-devant de nous et me précipite dans le bungalow, où je retire le costume de chasse que j’ai adopté pour ce voyage dans la montagne. Lorsque le désastre de notre équipée fut réparé, nous pûmes nous apercevoir de la violence de l’ouragan, même dans la plaine. Une quantité d’ardoises du toit de la galerie gisaient dans la prairie; la cheminée de la chambre de M. Clarke avait été enlevée, et il pleuvait sur son lit. Nous nous mîmes gaiement à table, car nous avions faim, et, le danger passé, la sécurité n’en est que plus charmante. Nous rîmes en nous rappelant nos figures effarées sur la montagne. Les trous du toit étaient heureusement bien placés, et l’endroit où notre table était dressée avait été épargné.
La route qui va de Dilon à Baïdjnath traverse de belles plantations de thé.
Nous rencontrons des espèces de bohémiens, auxquels mon mari veut acheter leur âne blanc; mais, malgré le prix relativement assez élevé qu’il en offre, ils ne veulent pas s’en défaire. Un âne blanc est une rareté et porte, dit-on, bonheur. Ces bohémiens n’étaient pas mal, les femmes surtout. L’une d’elles tenait dans ses bras un enfant blond comme les blés: ce que M. de Ujfalvy remarqua tout de suite en sa qualité d’anthropologiste.
Pour arriver à Baïdjnath, nous descendons une montagne de 500 mètres toute couverte de cactus d’une telle grosseur que ce sont presque des arbres. Quel rempart!
Baïdjnath possède encore des restes de son ancienne splendeur. De jolies maisons en bois sculpté, des fontaines aux bassins carrés dans lesquelles on descend par de petits escaliers; la gueule du lion légendaire les alimente doucement. Toutes les maisons possèdent des jardins. Un bel arbre appelé banian (Ficus indica) s’est tellement reproduit par lui-même, selon sa propriété, que ses troncs entrelacés forment des arcades d’un goût tout nouveau. Il se trouve près d’un vieux temple qui a été abandonné; aussi pouvons-nous, moyennant finance, nous emparer d’une pierre sculptée, que nous choisissons parmi de vieux débris réunis en un tas. Quel dommage! Cette construction est remarquable, elle date de plus de cinq cents ans. Les parasites qu’on a laissés croître entre les fissures des murs activent encore sa destruction, et bientôt elle s’effondrera sans laisser d’autres traces qu’un monceau de décombres finement sculptés. Ce temple ainsi qu’un autre plus grand ont été bâtis par deux frères. Le plus grand de ces temples est heureusement en bon état et même entretenu par les fidèles. Les colonnes du péristyle qui en forment l’entrée, et celles des côtés sont d’un beau travail; les figures, les bêtes sculptées dans la pierre sont d’une grande variété. L’intérieur ressemble à nos églises catholiques: comme dans celles-ci, le sanctuaire s’y trouve au fond. L’autel est orné de médailles de Bouddha, le bienfaisant Bouddha, l’auteur de toutes les félicités, qui, dit-on, prit naissance dans le Cachemire, du moins les Cachemiriens s’en font gloire, mille ans avant Jésus-Christ.
Devant l’autel se trouve une grande pierre rouge ornée de taches blanches, au-dessous de laquelle est suspendu un lota, le vase indien par excellence, tout enguirlandé de fleurs, tandis qu’au-dessus quatre sonnettes sont attachées à une corde à la suite les unes des autres.
Les fleurs jouent un grand rôle dans le culte hindou, et le lotus, le bétel, le saro, la camoloto ornent, suivant les pays, les autels hindous. Ce temple, un des plus anciens de l’Inde, est entouré d’un grand nombre d’autres petits temples, que les fidèles faisaient construire au dieu de leur choix, et c’est seulement à l’époque des invasions musulmanes que ces constructions furent entourées d’un mur. Tous ces édifices sont d’un travail remarquable. En face du temple principal se dresse une statue de bœuf zébu, dont la bosse, enduite d’une croûte huileuse, atteste sa vétusté et ses longs services.
L’huile des sacrifices a dû couler longtemps sur son dos, et l’on en voit encore des traces.