La route est bonne, mais voilà la rivière; on cherche vainement le pont, l’orage violent l’a emporté; il faut pourtant passer ce torrent. Les hommes y entrent courageusement; l’eau, qui arrive jusqu’à leur ceinture, envahit les matelas de M. Clarke; le courant est très fort, et les pauvres coulis manquent d’être renversés, mais les nôtres vont à leur secours. Quant à moi, avec les vingt-quatre hommes je passe facilement. Mon mari s’est replacé dans son douli, car il ne veut pas exposer son cheval, qui peut se blesser contre ces blocs de pierre et dont il a grand besoin; aussi le bon animal, allégé de son poids, passe vaillamment au milieu de ces flots qui bondissent jusqu’à ses naseaux. Enfin nous sommes sur l’autre bord, et chacun reprend sa place respective. Mais, le long de notre route, nous trouvons tous les ponts emportés.
Ficus indica (arbre sacré) à Baïdjnath.
A la tombée du jour, les hommes de M. Clarke marchent avec la plus grande peine et ralentissent leurs pas. Il est clair qu’en allant de ce train nous ne sommes pas près d’arriver, et pourtant les autres coulis ne montrent guère d’empressement à aider leurs camarades.
Le crépuscule tombe et le soir succède au jour. Des lucioles envahissent la campagne; elles s’approchent, s’éloignent, se rapprochent de nouveau, voltigeant dans les airs, et cette danse éblouissante a quelque chose de fantastique; la rivière mugit et bondit à nos pieds; c’est à se croire dans le royaume infernal.
Nous sommes près de Dud; le chef du village est à l’entrée, nous le devinons à sa mine sombre et à l’accent caverneux de sa voix; il nous prévient que plusieurs personnes sont mortes dans la journée et que nous ne pouvons aller plus loin. Le tchouprassi s’avance alors, porteur de l’ordre du chef du district. On nous laisse passer. Les hommes murmurent, ils voudraient s’arrêter, mais l’ordre est là, et le chef inflexible les oblige à marcher.
Quand nous sortons du village, la nuit est tout à fait venue, nuit sans étoiles avec un ciel sombre et couvert de nuages menaçants.
Nous avançons au milieu d’un dédale de plantations de riz entrecoupées de prairies, de rivières bruyantes, tout cela enclavé dans des montagnes dont la crête blanche se dessinait au loin.
Les hommes décidément refusent d’avancer. On allume les torches, et, aux lueurs vacillantes, ils reprennent leur marche; nous traversons des villages. Tout le monde dort, et ces formes humaines étendues à terre, enveloppées dans leurs draps blancs semblables à des linceuls, font un effet lugubre. Hélas! nos hommes voudraient bien imiter ces dormeurs.
Il est évident qu’ils ne pourront pas aller longtemps; un des porteurs de M. Clarke vient de tomber au bord de la rivière; on le relève et nous passons encore celle-là. Dieu! l’effroyable voyage! Plus loin, ma Djibi se roule dans d’horribles convulsions. Pâni, pâni (de l’eau, de l’eau); mais bah! le porteur d’eau n’est pas là, et tout le monde pourrait mourir que pas un homme ne ferait un mouvement pour accomplir un office qui n’est pas celui de sa caste. Une dernière convulsion, et ma Djibi expire. Je dépose doucement au pied d’un arbre la pauvre bête, et, encore tout émue, je me replace dans mon douli.