Nous nous remettons en marche; mais après une rapide montée les hommes déclarent qu’ils ne veulent pas aller plus loin; il nous faut chercher une prairie pour y camper; une fois trouvée, on allume un grand feu avec du bois humide; on a bien du mal à le faire prendre, mais enfin on y parvient, et nous faisons du thé pour réchauffer nos membres engourdis. Inutile d’en offrir à nos hommes, ils n’accepteraient pas: leur religion le leur défend. Aussi nous hâtons-nous de boire, car ils nous font pitié. Les hommes se couchent, enveloppés de leur couverture; plusieurs d’entre eux vont demander l’hospitalité dans quelques cabanes voisines. Nous nous allongeons dans nos doulis, et, bientôt après, tout est plongé dans un silence profond.
Au point du jour, tout le monde est sur pied, et notre repas plus que frugal est bientôt terminé. Les Hindous ne mangent pas, car ils n’ont rien pris avec eux pour faire leur cuisine. Comment auront-ils la force de nous porter? Enfin, après mille et mille efforts, car la montée est rude, nous faisons notre entrée à Dharmsala. Il était temps; nos hommes, exténués, n’en pouvaient plus; à onze heures, au moment de notre arrivée, ils étaient à bout. La vaillante bête de mon mari, qui pourtant n’avait rien mangé depuis la veille, paraissait à peine essoufflée et donnait à ces hommes l’exemple d’une ardeur infatigable. Aussi son saïs, plein d’amour pour elle, allait-il bien la soigner.
Le chef du district nous attendait. Quel aimable et charmant fonctionnaire! comme il savait vous mettre à l’aise! Depuis nombre d’années déjà qu’il habitait les Indes, son humeur joyeuse n’avait subi aucune altération.
Dharmsala est un petit sanatorium situé à une hauteur de 1400 à 2000 mètres dans les montagnes formant les premiers contreforts de l’Himalaya du côté du Pendjab. Par un temps clair, on aperçoit Kangra, à 24 kilomètres dans la plaine. C’est une hill station pour les Anglais; les soldats y viennent aussi en convalescence; la chaleur n’y est jamais excessive et l’hiver est froid. La panthère hante ses parages et se permet même de visiter la station. De beaux pigeons verts s’ébattent parmi les arbres de ces montagnes.
Le bazar est petit, et, comme toujours, un Parsi tient toutes les marchandises de provenance européenne. Il parlait même un peu le français. Cette race est vraiment intelligente.
Sanatorium de Dharmsala.
J’eus l’occasion, à Dharmsala, de visiter une plantation de thé, et un jeune homme, riche propriétaire des environs, m’offrit de me la montrer en détail. Le lendemain de notre arrivée, qui était le 27 juin, je me rendis donc en tchampang à son habitation, très bien disposée, comme toutes les habitations anglaises. Nous sommes dans le jardin et il commence à m’expliquer tout ce qui a rapport à cette culture. Le thé se plante par pieds, espacés les uns des autres, et ce sont toujours les jeunes pousses, à peine nées de huit jours, qu’on cueille à la main. Afin d’en augmenter le nombre, on arrache la fleur lorsque le bouton est encore naissant. Les jeunes pousses se multiplient alors aussi beaucoup plus vite. Lorsque la récolte est faite, on met les feuilles de thé dans des corbeilles en natte, rondes et très plates. Ces corbeilles sont placées dans une vaste pièce bien aérée, à l’abri des rayons du soleil, sur des fils de fer tendus entre deux rangs de solives. On laisse les feuilles sécher ainsi jusqu’à parfaite flexibilité. Des hommes alors les prennent, les roulent en les pressant dans leurs mains, les roulent de nouveau sur de grandes tables couvertes de nattes, jusqu’à ce que le suc astringent qui est dans la feuille en soit bien sorti. Les feuilles ainsi comprimées ne doivent pas se casser. On les place encore dans un four très doux, où elles continuent à sécher. Lorsqu’elles sont à point, on les met pendant deux ou trois jours dans une couverture de laine, pour qu’elles puissent fermenter; ensuite on les expose au soleil. Le thé est déjà presque apprêté, mais il faut encore le mettre sur des corbeilles plates et carrées, qui sont placées sur un feu de braise rouge et presque en cendre, afin qu’elles ne brûlent pas et que les feuilles puissent arriver à la dessiccation voulue. La pièce où se fait cette dernière préparation est garnie tout autour d’une espèce d’auge carrée en terre battue, dans laquelle, de distance en distance, on place le feu sous chaque corbeille. De temps en temps on remue le thé, et la poussière qui sort de cette corbeille est l’essence même du thé. «Mais, me dit le propriétaire, je ne puis pas la vendre, puisque personne ne veut croire qu’elle soit vraiment bonne.»
La préparation du thé est maintenant terminée, il ne reste plus qu’à le ranger par qualité; à cet effet on trie le thé feuille par feuille; des petites filles sont employées à cet ouvrage de patience, car aucune machine n’a pu, jusqu’à présent, remplacer la main de l’homme. Une ouvrière habile peut trier jusqu’à sept kilogrammes de thé par jour.
Après ce méticuleux triage, on vanne le thé dans des tamis en fil de laiton, une première fois dans un tamis ordinaire, une seconde fois dans un tamis plus fin. Ensuite on doit encore enlever avec la main les petits grains de poussière qui ne peuvent passer à travers le treillis.