Comme la réponse se faisait attendre, M. de Ujfalvy eut l’idée de télégraphier aussi à M. Marshall, le superintendent du Tchamba, qui était averti de notre passage par le gouvernement de Simla. «La route des montagnes est-elle libre?—Oui, il est encore temps, venez, j’y veillerai.» Sur ce télégramme, le colonel Jenkins n’eut plus d’objections à nous faire et nous permit de partir le lendemain pour Kangra, qui était sur notre chemin.

La veille de notre départ le colonel assista à un bal, et, malgré ce divertissement qui se prolongea fort avant dans la nuit, il était sur pied pour nous donner l’accolade du départ. Que de regrets nous emportions en le quittant!

A peine étions-nous à moitié chemin de la pénible descente qu’un orage violent éclatait; une pluie torrentielle nous accompagna jusqu’à Kangra. La vallée qui mène à cette ville est belle et riche, et, quoique cachés sous nos manteaux de caoutchouc, nous l’admirions pourtant.

L’homme que le colonel nous avait donné pour nous accompagner, trouvant sans doute la ville à son goût et voulant nous en montrer toutes les beautés, nous la fit traverser. Pour atténuer les pentes de ces rues montueuses, on les a pavées et on a construit un escalier à larges marches. Nos chevaux montèrent avec une adresse et un ensemble admirables. Leurs sabots frappaient le pavé. Tous les gens étaient à leurs portes pour nous voir passer. Au bout de cet escalier se trouve la porte de la ville, et, après celle-ci, on rencontre une petite église anglaise. Nos chevaux montèrent au galop à la maison de justice, où nous devions retrouver M. Clarke, qui, la veille, nous avait devancés dans son douli.

Mais il n’y avait personne. Notre compagnon s’était fait descendre au rest house, vers lequel nos vaillantes montures se dirigèrent lentement, comme il convient à des chevaux appartenant à des personnes de qualité qui visitent l’Orient. Cette course matinale nous avait mis en appétit, et nous trouvâmes le déjeuner excellent. Pendant l’après-midi, le soleil reparut, et, comme nos habits étaient secs, nous nous dirigeons vers le bazar, où nous ne trouvons rien de curieux, presque toutes les boutiques étant fermées et ne devant s’ouvrir qu’avec la foire.

A force de chercher, nous parvenons cependant à dénicher quelques vieux bronzes, puis des étoffes de coton et de soie. Mais il est très difficile de rencontrer de la toile de coton fabriquée aux Indes, tant on en a importé des manufactures anglaises. Le coton hindou était si beau qu’une pièce de trente aunes roulée pouvait tenir dans les deux mains. La machine à carder qu’ils emploient pour tisser ce merveilleux tissu est très simple, et souvent nous en avons vu sur notre route. Le métier consiste en deux pièces de bois placées sur quatre pieds droits qu’on plante en terre, sous des arbres, pour se préserver du soleil; ces métiers en plein air servent à la fabrication des toiles grossières. Pour le tissage des toiles fines, on s’enferme dans une chambre, car la moindre agitation de l’air suffit pour casser le fil, qui est d’une ténuité extraordinaire. Quand on retire la pièce du métier, on la lave deux fois et on la trempe dans l’huile de noix de coco. Cette préparation lui donne plus de solidité, et, si l’on veut lui donner de la souplesse et en même temps du corps, on la trempe dans l’eau de riz.

Hélas! à Kangra, point de ce fin coton, mais une pièce assez bigarrée et qui n’était pas d’origine anglaise. Les Hindous n’impriment pas le coton comme nous, ils le peignent avec une espèce de brosse faite de fibres de noix de coco, qui sont très élastiques.

Les soieries que nous achetâmes étaient assez originales, sans être très belles, et pourtant c’est aux Hindous qu’il faut attribuer la découverte de la fabrication de la soie. Depuis les temps les plus reculés, une de leurs tribus habitant le canton de Serhind, près de Delhi, élevait des vers à soie. Les artisans la travaillent, comme le coton, avec des métiers très simples; ils font des tentures et des tapis dont on ne peut arriver à égaler ni les couleurs ni les dessins.

Les Romains tiraient leurs soieries des Indes, et elles étaient arrivées à atteindre un prix si élevé que l’empereur Aurélien refusa d’en acheter à l’impératrice. Au VIe siècle seulement elle fut apportée à la cour de Justinien, et c’est Louis XI qui le premier fit élever des vers à soie en France.

Quels progrès depuis cette époque!