Hélas! ce n’était que trop vrai, et le lendemain il fallut bien nous rendre à la réalité, qui vint bientôt confirmer les nouvelles qu’on nous avait apportées du mauvais état de la route.

Malgré tout cependant, un joyeux pressentiment nous envahissait. Le soleil était si beau. Oh! caressant sourire du soleil, combien de fois as-tu relevé des courages abattus! combien de fois ton radieux sourire a-t-il pour un instant fait passer pour un rêve une effroyable réalité! Le tchouprassi entra. Sa figure était épanouie. Avec une telle figure, comment pouvait-il nous annoncer quelque chose de fâcheux? En effet, M. Marshall veillait à notre sûreté, ainsi qu’il nous l’avait promis (on peut se fier à la promesse anglaise plus qu’à celle des Russes, qui promettent toujours et ne tiennent jamais).

Il avait déjà envoyé des hommes pour rétablir la route.

Le lendemain, à trois heures de l’après-midi, nous quittons Nourpour, et, bientôt après, nous nous engageons dans les montagnes qui nous séparent du Tchamba.

Nos montures sont toutes fringantes. Ce n’est pas étonnant après un pareil repos, mais il faut modérer leur ardeur sur cet étroit sentier, où leurs prudents pieds ont peine à trouver place. Je suis sûre que M. Clarke regrette son douli.

Les villages situés dans ces montagnes sont assez pauvres, et cependant la terre est cultivée partout où la culture peut avoir lieu.

Malgré les réparations que la route a subies, les corniches se trouvent cependant trop resserrées pour nous permettre de rester à cheval. Le paysage qui se déroule devant nous est merveilleux; les montagnes que nous contournons, les vallées profondes et étroites, les ravins rocailleux se succèdent à nos yeux, avec d’autant plus de beautés que nous ne pouvons l’admirer à notre aise, tant le chemin est dangereux. A un certain point de la route, la corniche qui contourne la montagne est suspendue au-dessus du ravin, et il faut la suivre avec précaution pour la franchir sans danger. La moitié du sentier s’écroule sous les pas du cheval de M. Clarke; les pierres tombent avec bruit au fond du précipice, et à peine ai-je le temps de m’apercevoir du danger que mon cheval, tenu en bride par mon saïs Nakchid, a déjà mis le pied sur le peu qui reste; quant à Nakchid, il a sauté de l’autre côté du trou; je ferme les yeux! mon cheval a passé, et cette seconde d’angoisse aussi. Mon cheval n’a rien fait écrouler, heureusement, et les domestiques peuvent nous suivre.

En tournant le circuit, une panthère se faufile dans les broussailles épaisses de la montagne; nous n’avons que le temps d’apercevoir sa belle robe mouchetée, le scintillement de ses yeux et les mouvements de sa longue queue qui ondule.

Le premier croissant de lune apparaît. Nous sommes hors de la vallée de Nourpour et nous entrons sur le territoire de Tchamba, mais Tchouari ne paraît pas encore à l’horizon; les torches sont allumées; les villages endormis nous montrent leurs silhouettes; le torrent mugit à nos pieds; le chemin étroit se déroule toujours de nouveau à nos yeux; nos montures sont fatiguées et nous aussi. Quand arriverons-nous?

A une heure du matin, seulement, nous sommes au bungalow. Mais nos domestiques sont restés en arrière, et nous n’avons point d’autres lits que ceux du bungalow, qui sont tellement habités qu’il me faut dormir sur une chaise. Oh! être exténuée de fatigue et ne pas pouvoir s’étendre sur une couche qui vous offre ses services trompeurs!