Le bazar est carré; on pénètre chez les orfèvres par des escaliers sombres dont les marches sont très hautes; mais ce n’est pas jour de marché, presque toutes les boutiques sont vides ou fermées.

Que de richesses enfermées dans ces simples demeures! Sur cette table en bois on va étaler tout à l’heure de merveilleuse argenterie à faire envie aux têtes couronnées. Avec indifférence, l’orfèvre prend ses trésors, il les pèse au poids des roupies et prend en plus tant de roupies pour la façon. Quels habiles ouvriers que ces Cachemiris! que de finesse dans leur travail! que de goût dans leur ornementation! Si les Occidentaux ne cherchaient seulement pas à leur faire accepter leur influence!

Au lieu d’envelopper les objets, comme le font nos marchands, dans du papier de soie, ils les mettent dans des linges, et on est confondu de voir sortir de si belles choses de ces grands paniers d’osier qui servent, chez nous, aux besoins les plus ordinaires.

L’or, l’argent, le cuivre niellé et émaillé sont remarquables, non seulement par la finesse du travail, mais surtout par l’élégance de leur forme. Les anciens cuivres, tels que le tchaïdan ou théière, le cavedehoch ou cafetière, les samovars, ont des anses d’une beauté extraordinaire. Ces anses seules suffiraient pour en faire des objets d’art au premier chef. L’exécution en est très fine, les dessins sont d’une grande pureté, et le goût occidental qui se mêle aux objets modernes est tout à fait étranger à ceux des siècles précédents.

On travaille aussi très bien le papier mâché, et, quoique le fini de l’exécution ne soit pas comparable à celui qu’on fait en Russie, ce travail est néanmoins bien exécuté; les objets modernes sont mieux faits que les anciens, contrairement à ce qui a lieu ordinairement.

Les bois peints que font les Cachemiris sont chatoyants à l’œil, leur coloris est harmonieux.

Ils fabriquent ainsi des tables dont les formes sont européennes, des pieds sculptés pour leurs tcharpaï et beaucoup d’autres objets.

Après avoir admiré ces produits de la fabrication cachemirienne, nous sortons du bazar, mais c’est pour aller chez un marchand de ces superbes châles, si renommés en Europe. Il habitait une maison donnant sur le Djilam, devant laquelle notre bateau s’arrêta. Nous entrons dans cette habitation par un escalier propre et en si bon état qu’on ne croirait plus être en Orient; la boutique est grande, bien en ordre. Les étoffes sont proprement et systématiquement roulées sur des rayons; des fauteuils tendent leurs bras aux visiteurs, et, à défaut de mannequins pour présenter les châles, les serviteurs du maître ou les commis en font l’office. On se croirait volontiers en Occident. Toutes les plus belles pièces de ces fins tissus sont étalées devant nous, depuis le patou, étoffe grossière servant aux pauvres gens, jusqu’aux plus fins cachemires dont se parent les riches. Le plus beau s’appelle pachemina et se fait avec le poil des chèvres qui broutent les herbes des montagnes du Thibet: aussi les châles fabriqués au Cachemire sont-ils beaucoup plus estimés que ceux de l’Inde. Cette merveilleuse étoffe de pachemina, si fine, si soyeuse qu’elle pourrait passer dans une bague, est très chère, même dans le pays. Le yard vaut jusqu’à neuf et dix roupies. Le yard est la mesure qu’on emploie; celui du Cachemire n’est pas aussi long que notre mètre, il n’a que 96 ou 97 centimètres, mais il est plus grand que le yard anglais, qui n’a que 91 centimètres.

Le patou est une étoffe de laine très grossière, ayant cependant un certain cachet; elle est très bon marché et s’emploie pour le vêtement des pauvres; on peut s’en procurer une pièce pour cinq à six roupies. La roupie cachemirienne est tout autre que la roupie anglaise, elle est plus petite et ne vaut que dix anas au lieu de seize.

Il est assez difficile de faire tous ces comptes, qui n’ont point le système décimal pour base. Ainsi la roupie du Cachemire vaut deux anas de plus que la demi-roupie anglaise, et, comme cette dernière a cours aussi à Srinagar, les fractions deviennent très embrouillées.