Le païs, la petite monnaie de ce pays, est la quatrième partie d’un ana, et le païssa en est la huitième. Cependant les Orientaux comptent excessivement vite et avec une justesse extraordinaire; ce fait n’a rien d’étonnant: dès l’âge le plus tendre on les exerce à ce travail d’esprit avec des coquillages; aussi parviennent-ils de bonne heure à faire rapidement les comptes les plus longs et les plus compliqués. La roupie du Cachemire est plus originale que celle des Anglais.
On raconte que le père du maharadjah actuel, entrant dans une église catholique, trouva à son goût les lettres qui surmontent la croix du Christ, et qu’il fit graver ces initiales sur les nouvelles monnaies. En effet, sur l’un des côtés de toutes les roupies du Cachemire, ces lettres apparaissent aux yeux des chrétiens étonnés.
L’argent est en ce pays un objet de trafic; les billets représentant la valeur des roupies anglaises n’ont pas cours à Srinagar, et l’on vous prend un taux très élevé pour les changer.
Lorsqu’on veut expédier de l’argent dans une lettre, d’un pays dans un autre, on coupe le billet en deux, et l’on envoie les deux parties séparément. C’est un usage répandu dans toutes les Indes, qui est survenu à la suite de nombreux vols que la probité rigoureuse des Anglais n’a pu empêcher. Les employés indigènes sont d’une probité plus que douteuse; et les timbres-poste mêmes sont l’objet de leurs rapines. Il faut, pour les mettre à l’abri, faire un signe sur les timbres; sans ce signe, la lettre que vous avez affranchie risque fort d’arriver à sa destination vierge de cette taxe.
Le magasin où nous étions entrés appartenait à un musulman, riche marchand, mais voleur. Voleur est peut-être trop dire, mais, lorsqu’il pouvait demander le double et même le triple de la valeur d’un objet, il ne s’en faisait pas faute. Après ça, il faut bien payer les impôts que Sa Hautesse lève sur son peuple et en garder un peu pour soi.
Ce n’est pas une petite affaire que ces impôts, qu’on a soin de ne prélever qu’à l’entrée de l’hiver, après que les étrangers ont laissé dans la ville une grande partie de leurs revenus en échange des belles productions qu’on y fabrique.
On prétend même que c’est la raison pour laquelle le maharadjah ne souffre pas d’étrangers sur son territoire à cette époque.
Les belles choses qu’ils pourraient raconter sur ce tribut qu’on exige bon gré mal gré des imposés! La fête n’est pas toujours tranquille et se termine souvent par bon nombre de coups et bon nombre d’emprisonnements. Il lui sied bien aussi, à ce peuple, d’avoir des idées de rébellion contre son maître! C’est bon en Occident; mais en Orient, Dieu merci, ces choses ne sont pas encore à l’ordre du jour.
On nous avait donc mis en garde contre ce monsieur Samed-Châh, et, malgré les quantités de belles étoffes qu’il nous montra, nous n’achetâmes pas beaucoup ce jour-là: puis nous étions un peu pressés, nous étant attardés au bazar.
Nous voulions aller sur le lac qui entoure la capitale, et, au milieu de tous ces canaux qui enlacent la ville, ce n’est pas petite affaire de naviguer; mais ces bateliers sont si adroits que nous y parvenons sans trop de difficulté. Nous ne glissons pas sur l’eau, mais au milieu d’un océan de verdure; les plantes aquatiques, les larges feuilles du lotus surnagent paresseusement sur le lac, duquel émergent les belles fleurs aux couleurs rosées. Le lotus est la fleur sacrée des Hindous; ils croient que ses feuilles ont été le berceau de leurs dieux. Pour cette raison, ils représentent souvent un dieu enfant couché sur cette fleur qui se balance sur l’eau. Les plus beaux lotus sont bleus et sont originaires du Cachemire; ils ont un parfum doux qui vous pénètre. Les feuilles du lotus sont larges et dentelées, vertes à la surface et rouges à la partie qui se trouve sous l’eau; il en existe une espèce qui participe des deux couleurs et que l’on pourrait prendre pour du velours.