La parole donnée à M. Émile Gerbier avait été scrupuleusement tenue, — Yves n’avait plus touché une carte ; il avait payé toutes ses dettes, rempli sa malle de linge et de vêtements, augmenté peu à peu le confortable de son logis et même amassé de petites économies.
Il n’avait qu’un regret, — celui d’être si loin de sa sœur, et qu’un chagrin, — chagrin profond et sans remède, il est vrai — : un accident d’enfance en lui faisant perdre un doigt de la main droite, l’avait rendu impropre au service militaire. Il avait cru qu’il pourrait entrer dans la marine de l’État, — la mutilation de sa main ne lui enlevant ni force, ni adresse ; mais son illusion fut cruellement dissipée lorsqu’il se présenta pour se faire inscrire comme engagé volontaire. Il sortit la tête basse et le cœur navré des bureaux du commissariat maritime ; toutefois sa nature énergique reprit promptement le dessus. « Si je ne puis pas être un bon soldat ou un bon marin, rien ne m’empêchera d’être un bon Français, se dit-il, et quant à ce qui est de se battre, il n’y a pas besoin d’avoir dix doigts pour tirer un coup de revolver, et donner un coup de hache bien tapé, — au besoin je le ferai voir ! »
Cependant le souci de son avenir commençait à l’inquiéter.
Les travaux du chantier touchaient à leur fin, M. Gerbier père était déjà rentré en France, son fils ne tarderait pas à le suivre, et puis ce travail de boy, bon pour un enfant, était au-dessous des forces d’un homme. Yves désirait faire mieux et gagner davantage. Mais faire quoi ?… Il ne savait aucun métier ; entrer en apprentissage à son âge, c’était assez dur, et puis quelle perte de temps ! Se placer dans les bureaux ne lui souriait guère, lui si actif, si alerte, si habitué à la vie en plein air, il mourrait d’anémie s’il lui fallait rester assis et enfermé.
… Un soir qu’il rêvait à tout cela en préparant le souper sur son petit fourneau annamite, un de ses camarades qui passait se planta devant lui comme s’il avait tout à coup pris racine et reniflant fortement s’écria :
— Ça sent diantrement bon ta cuisine ! Fichtre ! tu te nourris bien ! Qu’est-ce que tu fricasses là ?
— Un poulet, dit Yves flatté de l’hommage rendu à ses talents.
— Un poulet ! quel luxe !
— Pas tant que ça ! — j’en ai acheté une demi-douzaine pour une demi-piastre (2 fr. 30), je les nourris avec mes restes et du riz, ils sont plus gras que ceux du marché. — Si seulement j’en avais deux, je t’inviterais à dîner[24], mais viens dimanche et je te régalerai à ma façon.
[24] Les poulets annamites sont très petits.