— Bien volontiers, dit l’autre qui était un bon garçon ; j’apporterai le dessert, des bananes et des ananas — je connais un Annamite qui en a de fameux — et puis nous irons prendre le café chez Lambert…
— Non ! non ! dit Yves en tressaillant comme si un serpent l’eût piqué, pas de ça ! — Je ne t’invite pas pour que tu me rendes tout de suite ma politesse, mais si ça t’ennuie de ne rien m’offrir, apporte du café et du sucre, j’ai les bibelots qu’il faut ; nous serons bien mieux chez nous, tu verras, que dans toutes leurs sales baraques !
— Comme tu voudras ! à dimanche sans faute !…
Une invitation mène beaucoup plus loin qu’on ne pense. Yves rencontra justement, le dimanche matin, ce matelot de la Vendée qui lui avait rendu si grand service le jour de son début à Saïgon. « Puisque je donne un dîner, pensa-t-il, je mettrai un poulet de plus, et nous serons plus gais à trois qu’à deux. Pierre est un bon camarade, et un honnête homme, il ne sera pas de trop » ; et il le pria de venir souper chez lui, ce que le matelot étonné et ravi accepta avec enthousiasme.
Tous les tracas d’une jeune maîtresse de maison qui va donner son premier dîner, vinrent alors assaillir notre homme. — La table serait-elle assez grande ? oui, on pourrait même y dîner à quatre, mais le dessus n’était guère joli ; on avait beau la raboter, les planches jouaient, il y avait des fentes lamentables. Que ce serait beau d’avoir une nappe ! Ici Yves tomba dans une profonde méditation. Il n’était pas assez novice pour ignorer que le linge ouvré venant de France, coûtait un prix fou, et pourtant quelle bonne tournure donneraient au festin une nappe et des serviettes !…
Une idée merveilleuse lui traversa l’esprit. « Avec six mètres de cotonnade annamite j’aurai tout ce qu’il me faut », pensa-t-il, je n’ai pas besoin de faire des ourlets, je ferai une frange au bout comme il y en a aux serviettes de toilette de M. Émile Gerbier dans le bureau, ça ne me ruinera pas ; pour une piastre, j’en verrai la fin. Je pense bien en dépenser deux pour recevoir mes amis ; puisque j’ai de l’argent de côté, il me restera encore bien assez pour acheter deux verres et trois assiettes, et même deux couverts de fer battu… Comme ils vont être surpris !!
Le dimanche vers sept heures, Joseph Roy et Pierre Postel, les invités d’Yves, arrivaient ; tous deux s’étaient faits beaux. Joseph portait d’une main une corbeille annamite d’où débordaient les grappes de bananes, et de l’autre, pressait sur son cœur un petit paquet de papier bleu exhalant l’arome du moka ; Pierre avait sous le bras une bouteille à cachet d’un brun rouge, à étiquette jaune, sur laquelle on pouvait lire : fine champagne. — Tous deux poussèrent un cri d’admiration à la vue du couvert d’Yves. Il l’avait disposé en plein air, sous un bosquet de bambous, à quelques pas de sa case. La table, avec sa nappe, ses serviettes, ses fourchettes étincelantes et le charmant bouquet de fleurs qui ornait le milieu, offrait un coup d’œil hospitalier et gracieux, et le parfum succulent qui s’échappait des écuelles posées sur les fourneaux de terre, promettait aux conviés des satisfactions d’un ordre plus solide.
— Mâtin ! qu’il fait bon chez toi ! Yves, dit le marin en se laissant tomber sur une escabelle et en s’essuyant le front. Tu as toujours été un débrouillard ; je me rappelle, sur la Vendée, tu avais déjà une foule de petites inventions pour arrimer ton bagage, mais ici tu es au large ! Alors voilà ta case là-bas, — et tous ces meubles-là ?…
— C’est moi qui les ai faits ! dit Yves, et ils sont solides, je m’en flatte ! Allons, Joseph, assieds-toi là, et à la besogne !
Le festin débutait par une assiette de camarons, grandes crevettes d’un goût moins délicat que leurs pareilles d’Occident, mais les convives n’étant point difficiles y firent fête. Vinrent ensuite un plat de poisson bouilli assaisonné de nhoc-man[25], puis un ragoût de porc bien rissolé dans sa graisse et entouré d’une couronne de haricots verts, enfin les fameux poulets, frits dans du saindoux et relevés, eux aussi, d’un peu de nhoc-man. Quel régal ! — C’était plaisir d’entendre les exclamations, de voir les mines gourmandes des invités. Les plats étaient vides jusqu’à la dernière miette, et Yves accablé d’éloges.