— Tiens, ils auront la place d’honneur, dit Yves en enlevant le bouquet qu’il remplaça par la corbeille, et ils la méritent bien ! qu’ils sont beaux ! voilà deux ananas gros comme ma tête, et des mangues ! oui ! ma foi, de belles mangues dorées ! Tu fais des folies ! camarade, on ne voit ça que sur la table du patron. Tu les as payées au moins quatre cents la pièce ?
— Ne pense pas à ce que je les ai payées, c’est pas ton affaire ; quand on se régale entre bons amis, on peut bien se permettre un petit extra, n’est-ce pas ?
— Sûrement, sûrement, et voilà aussi quelques petites douceurs : des bonbons et des gâteaux de chez Lan-long, le fameux marchand du port.
— Toutes leurs sucreries, ça ne me va pas, dit Pierre ; leurs bonbons, c’est de la mélasse et de la farine, j’aime encore mieux les gâteaux, ils ressemblent aux craquelins de chez nous.
— Où vas-tu comme ça, Yves ?
— Faire le café donc ! Joseph a apporté tout ce qu’il faut, nous allons prendre notre café chez nous, dans nos tasses, comme des bourgeois.
— Et voilà de la fine champagne, et de la bonne ! je m’en flatte, s’écria Pierre ; ce n’est pas de la drogue comme on en vend ici dans les boutiques ; — que ça fait mal au cœur à un vrai matelot de donner son bon argent pour pareille chose ! Celle bouteille-là elle vient de La Rochelle, du pays de l’eau-de-vie, je la gardais pour une bonne occasion, — on n’en peut pas trouver une meilleure. — A ta santé, Yves !
— A ta santé, répéta Joseph,
— Merci bien, merci bien, dit Yves en trinquant, — à la vôtre !
Une heure plus tard, la table était débarrassée, et nos trois braves gens, tout en fumant leur pipe, savouraient à tout petits coups leur tasse de choum-choum[27], liqueur délicieuse, d’un parfum léger qui rappelle celui du kirsch et d’une saveur douce et traîtresse. On la boit sans défiance, mais, comme tous les alcools de grains, elle amène promptement l’ivresse, et une ivresse assez dangereuse. Yves et ses hôtes la connaissaient assez pour s’en défier, et rien ne vint troubler leur parfaite harmonie.