Ces notes contiennent des remarques encore plus pratiques sur l’action :

« Il importe d’être ferme sur les pieds, qui sont la base du corps, et de laquelle part toute l’assurance du geste. On ne peut trop s’exercer dans sa chambre à marcher ferme et bien sous soi, les jambes sur les pieds, les cuisses sur les jambes, le corps sur les cuisses, les reins droits, les épaules basses, le col droit, la tête bien placée. J’ai remarqué qu’en général les gestes devenoient plus faciles lorsque le corps étoit incliné. Quand il est droit, si les bras sont longs, on risque de manquer de grâce. Le geste à mi-corps est infiniment noble et plein de grâce. N’agitez pas les poignets, même dans les plus grands mouvemens. Avant d’exprimer un sentiment, faites-en le geste. »

Enfin, voici un conseil qui donne le secret de la grâce dédaigneuse dont il se parait à la tribune :

« Il faut toujours avoir l’air de créer ce qu’on dit. Il faut commander en paroles. L’idée qu’on parle à des inférieurs en puissance, en crédit, et surtout en esprit, donne de la liberté, de l’assurance, de la grâce même. J’ai vu une fois d’Alembert à une conversation chez lui, ou plutôt dans une espèce de taudis, car sa chambre ne méritoit pas d’autre nom. Il étoit entouré de cordons bleus, de ministres, d’ambassadeurs, etc. Quel mépris il avoit pour tout ce monde-là ! Je fus frappé du sentiment que la supériorité de l’esprit produit dans l’âme. »

Cette rhétorique d’Hérault, si ingénieuse, explique l’agrément de son éloquence ; elle en explique aussi la faiblesse. Cet orateur, si préoccupé de s’entraîner, de se monter la tête, de se lever à la hauteur du sujet, n’a pas en lui les sources d’inspiration oratoire, toujours prêtes et jaillissantes, où puisent un Danton, un Vergniaud, même de moindres harangueurs. Je ne crois pas que la conviction lui manque, ni qu’il faille croire au mot que lui prête Bellart : « Quand on lui demandoit de quel parti il étoit, il répondoit qu’il étoit de celui qui se f… des deux autres. » Non, il y avait en lui de la sincérité, des préférences philosophiques et politiques. Mais il n’avait pas cette foi révolutionnaire, qui transfigura jusqu’à de pauvres hères, à de certaines heures de crise. Dans son Traité sur l’ambition, il distingue des cerveaux mâles et des cerveaux femelles : je crois qu’il faut le ranger, quoi qu’on en ait dit, dans la seconde de ces deux catégories.

III

C’est en 1785, comme il venait d’être nommé avocat général au Parlement de Paris, qu’Hérault de Séchelles alla voir Buffon à Montbard, et son récit piquant et irrévérencieux fut publié la même année sans nom d’auteur, sous le titre de Visite à Buffon. (Septembre 1785, Paris, 1785, in-8o de 53 pages.) Il est peu vraisemblable qu’il ait lui-même fait imprimer du vivant de Buffon des pages si blessantes pour l’amour-propre infiniment susceptible du grand homme qu’il venait de visiter. Je supposerais volontiers qu’un indiscret publia, sans y être autorisé, une des copies qu’Hérault de Séchelles dut, à la mode du temps, faire circuler parmi ses amis. Quel effet cet impitoyable persiflage produisit-il sur Buffon et sa famille ? Nous voyons seulement que le fils de Buffon écrivit, le 30 octobre 1785, à Mme Necker : « M. Hérault de Séchelles, qui vient d’être nommé avocat général, lui ayant demandé la permission de venir passer quelque temps à Montbard, papa avoit répondu qu’il le verroit avec plaisir ; mais c’étoit avant de tomber malade. M. Hérault est arrivé ce matin ; papa le voit de temps en temps, lorsque son état le lui permet, et je tâche de le suppléer et de tenir compagnie de mon mieux à ce jeune magistrat, qui prévient beaucoup en sa faveur et qui est fort aimable et très instruit[3]. » Mais il n’est pas question, dans la correspondance de Buffon, de l’opuscule satirique d’Hérault de Séchelles, dont en tout cas la famille du grand écrivain ne garda pas rancune : nous voyons, en effet, qu’en 1793 l’auteur de la Visite à Buffon fut un des témoins du fils de Buffon lorsque celui-ci épousa en secondes noces Betzy Daubenton[4].

[3] Correspondance de Buffon, dans ses Œuvres complètes, édit. de Lanessan, t. XIV, p. 303.

[4] Nous empruntons ce renseignement à un article de M. Maurice Tourneux dans la Revue critique d’histoire et de littérature, t. XIV, p. 354.

La Visite à Buffon fut réimprimée en 1801 par A.-L. Millin, sous ce titre :