A tort ou à raison, on se plaint souvent de l'hégémonie de l'anglais sur l'internet. Celle-ci était inévitable au début, puisque le réseau se développe d'abord en Amérique du Nord. En 1998, si l’internet est encore anglophone à 80%, de nombreuses autres langues y sont présentes. Il reste aux différentes communautés linguistiques à poursuivre le travail entrepris.

Initiative peu courante en 1997, la société de traduction Logos décide de mettre tous ses outils professionnels en accès libre sur le web.

Logos est créé en 1979 à Modène (Italie) par Rodrigo Vergara, un réfugié politique chilien. Etudiant en agronomie, celui-ci vient d’émigrer en Italie pour échapper à la dictature du général Pinochet. En 1997, à 45 ans, il dirige une entreprise de traduction offrant des services dans plus de 35 langues, avec un réseau de 300 traducteurs dans le monde et un chiffre d'affaires de 60 millions de FF (9,2 millions d’euros). Dans un entretien accordé en décembre 1997 à Annie Kahn, journaliste au Monde, il relate: "Nous voulions que nos traducteurs aient tous accès aux mêmes outils de traduction. Nous les avons donc mis à leur disposition sur internet, et tant qu'à faire nous avons ouvert le site au public. Cela nous a rendus très populaires, nous a fait beaucoup de publicité. L'opération a drainé vers nous de nombreux clients, mais aussi nous a permis d'étoffer notre réseau de traducteurs grâce aux contacts établis à la suite de cette initiative."

Ces outils de traduction comprennent un dictionnaire multilingue de 7,5 millions d’entrées (Logos Dictionary), une base de données de 553 glossaires (Linguistic Resources), des tables de conjugaison en 17 langues (Conjugation of Verbs), et enfin la Wordtheque, une base de données multilingue de 328 millions de termes issus de nombreux textes traduits, essentiellement des romans et des documents techniques. La recherche dans la Wordtheque est possible par langue, par mot, par auteur et par titre. Une fonction complémentaire permet l’accès au texte intégral des oeuvres littéraires du domaine public disponibles sur le web.

Le multilinguisme est l’affaire de tous, témoin cet Appel du Comité européen pour le respect des cultures et des langues en Europe (CERCLE). Publié sur le web en 1997 et traduit dans les onze langues officielles de l'Union européenne, il défend "une Europe humaniste, plurilingue et riche de sa diversité culturelle". Il propose aux réviseurs du Traité de l’Union européenne douze amendements prenant en compte le respect des cultures et des langues. "La diversité et le pluralisme linguistiques ne sont pas un obstacle à la circulation des hommes, des idées et des marchandises ou services, comme veulent le faire croire certains, alliés objectifs, conscients ou non, de la culture et de la langue dominantes (sous-entendu l’anglais, ndlr). C'est l'uniformisation et l'hégémonie qui sont un obstacle au libre épanouissement des individus, des sociétés et de l'économie de l'immatériel, source principale des emplois de demain. Le respect des langues, à l'inverse, est la dernière chance pour l'Europe de se rapprocher des citoyens, objectif toujours affiché, presque jamais mis en pratique. L'Union doit donc renoncer à privilégier la langue d'un seul groupe."

Il n’empêche que, même si on prône le multilinguisme, il est vraiment désagréable de se heurter à des pages web dont le contenu nous intéresse mais dont on ne comprend pas la langue. En décembre 1997, le moteur de recherche AltaVista lance Babel Fish Translation, un logiciel de traduction automatique de l’anglais vers cinq autres langues (allemand, espagnol, français, italien et portugais), et vice versa. Alimenté par un dictionnaire multilingue de 2,5 millions de mots, ce service, gratuit et instantané, est l’œuvre de Systran, société pionnière en traitement automatique des langues. Le texte à traduire doit être de trois pages maximum. La page originale et la traduction apparaissent en vis-à-vis sur l’écran. La traduction étant entièrement automatisée, elle est évidemment approximative. Si cet outil a ses limites, il a le mérite d’exister et il préfigure ceux de demain (qui seront développés entre autres par Systran, Alis Technologies, Globalink et Lernout & Hauspie).

1.3. Info-riches et info-pauvres

= Les pays développés

Les enjeux économiques de la société de l’information sont considérables. D’après Philip Wade et Didier Falkand, auteurs du livre Cyberplanète: notre vie en temps virtuel (paru en 1998 aux éditions Autrement), cette industrie de l’information représente "un chiffre très supérieur aux exportations mondiales de produits agricoles, et une croissance la plus rapide de toutes les industries avec un taux moyen de 15% par an depuis 1990 pour l’informatique et de 10% pour les télécommunications. Leur contribution au PIB (produit intérieur brut) mondial devrait dépasser 10% d’ici à l’an 2000 et poursuivre son expansion au-delà."

Il existe évidemment une corrélation directe entre le développement de la société de l’information et l’accès aux télécommunications. L’accès aux technologies de la communication progresse beaucoup plus rapidement dans les nations situées au nord de la planète que dans celles situées au sud, et on trouve beaucoup plus de serveurs web en Amérique du Nord et en Europe que sur les autres continents. Deux tiers des internautes habitent les Etats-Unis, pays dans lequel 40% des foyers sont équipés d’un ordinateur, pourcentage que l’on retrouve aussi au Danemark, en Suisse et aux Pays-Bas. Le pourcentage est de 30% en Allemagne, 25% au Royaume-Uni et 20% dans la plupart des autres pays industrialisés.