Dans la Tribune de Genève du 28 février - 1er mars 1998, Antoine Maurice, journaliste, consacre un article aux mutations technologiques affectant le monde de la presse. Suite à la généralisation de l’impression offset et de la photocomposition, la fin des années 1980 voit "des rédactions complètement informatisées et dépourvues de papier - le tout écran -, complètement en réseau et en flux immatériel de production, complètement détachées et détachables des lieux d’impression". Nombre de métiers ont disparu. Les journalistes doivent maintenant compter avec des secrétaires de rédaction qui saisissent les textes puis montent les pages à l’écran, et avec des ingénieurs qui réglementent les modalités du travail. Les techniciens de l’information et ceux qui l’écrivent sont tous deux "journalistes de plein droit, puisque des metteurs en page sur ordinateur sont autant responsables du contenu du journal que des rédacteurs". Les journalistes doivent aussi compter avec la concurrence de l’internet qui « court-circuite en partie le pouvoir d’informer, privilège jusque-là d’un milieu médiatique qui se serait bien passé de cette concurrence".
Lors du Colloque sur la convergence multimédia organisé les 27-29 janvier 1997 à Genève par le Bureau international du travail (OIT), plusieurs interventions sont particulièrement intéressantes.
Bernie Lunzer, secrétaire trésorier de la Newspaper Guild (Etats-Unis), est l’intervenant le plus pessimiste sur la rentabilité de la presse en ligne. D'après lui, les espoirs de rentabilité, fondés à l’origine sur les placards publicitaires, se sont ensuite reportés sur les petites annonces, sans garantie de succès jusque-là. L’instauration de l’abonnement payant semble lui aussi voué à l’échec, parce qu’il prive le site d’une grande partie de son trafic. Bernie Lunzer insiste également sur les batailles juridiques relatives au respect de la propriété intellectuelle sur l’internet. Le but est notamment de contrer l’attitude des directeurs de publication, qui amènent les journalistes indépendants à signer des contrats particulièrement choquants, avec cession de leurs droits d’auteur au journal en échange d’une contrepartie financière ridicule.
De l’avis de Heinz-Uwe Rübenach, du Bundesverband Deutscher Zeitungsverleger (Association des directeurs de journaux, Allemagne), les services de presse en ligne ne devraient pas sonner le glas des journaux imprimés, au moins dans un proche avenir. Par contre, la presse en ligne concurrence déjà la presse traditionnelle pour les annonces immobilières, les offres d’emploi et l’achat de billets pour des manifestations sportives ou des spectacles. Heinz-Uwe Rübenach insiste aussi sur la nécessité pour les entreprises de presse de gérer et de contrôler l’utilisation sur le web des articles de leurs journalistes.
Plusieurs syndicalistes font part du danger représenté par la pression constante exercée sur les journalistes des salles de rédaction. Alors que leurs articles devaient auparavant être livrés une fois par jour, ils sont maintenant sollicités plusieurs fois par jour. Ces tensions à répétition sont encore aggravées par une journée de travail à l’écran pendant huit à dix heures d’affilée. Le rythme de travail et l’utilisation intensive de l’ordinateur entraînent de préoccupants problèmes de sécurité au travail. Après quelques années à ce régime, des journalistes craquent à l’âge de 35 ou 40 ans.
Président de la Federação nacional dos jornalistas (FENAJ) (Fédération nationale des journalistes, Brésil), Carlos Alberto de Almeida dénonce l’exploitation des journalistes dans son pays. En théorie, les nouvelles technologies devaient leur donner la possibilité de rationaliser leur travail et d’en réduire la durée afin d’avoir plus de temps libre à consacrer à leur culture personnelle et leurs loisirs. En pratique, ils sont obligés d’effectuer un nombre d’heures de travail de plus en plus élevé. La journée légale de 5 heures est en fait une journée de 10 à 12 heures. Les heures supplémentaires ne sont pas payées, comme ne sont pas payées non plus celles effectuées le week-end.
Si elle accélère le processus de production, l’automatisation des méthodes de travail entraîne une diminution de l’intervention humaine et donc un accroissement du chômage. Alors que, par le passé, le personnel de production devait retaper les textes du personnel de rédaction, la mise en page automatique entraîne la combinaison des deux tâches de rédaction et de composition. Dans les services publicitaires aussi, la conception graphique et les tâches commerciales sont maintenant intégrées. Par contre, l’informatique permet à certains professionnels de s’installer à leur compte, une solution choisie par 30% des salariés ayant perdu leur emploi.
= L’internet au secours de la liberté d’expression
Le web permet de lire en ligne des titres difficiles ou impossibles à trouver en kiosque. Un article du Monde daté du 23 mars 1998 donne l'exemple du quotidien algérien El Watan, en ligne depuis octobre 1997. Redha Belkhat, son rédacteur en chef, explique: "Pour la diaspora algérienne, trouver dans un kiosque à Londres, New York ou Ottawa un numéro d’El Watan daté de moins d'une semaine relève de l'exploit. Maintenant, le journal tombe ici à 6 heures du matin, et à midi il est sur internet."
L’internet permet aussi aux journaux interdits d’être publiés malgré tout. C’est le cas de l’hebdomadaire algérien La Nation qui, parce qu'il dénonce les violations des droits de l'homme en Algérie, est contraint de cesser ses activités en décembre 1996. Un an après sa disparition, un numéro spécial de La Nation est disponible sur le site de Reporters sans frontières (RSF). "En mettant La Nation en ligne, notre but était de dire: cela n'a plus de sens de censurer les journaux en Algérie, parce que grâce à internet les gens peuvent récupérer les articles, les imprimer, et les distribuer autour d'eux", indique Malti Djallan, à l'origine de cette initiative.