Bruno Didier, webmestre de la bibliothèque de l’Institut Pasteur, écrit en août 1999: "L'internet n’est une propriété ni nationale, ni linguistique. C’est un vecteur de culture, et le premier support de la culture, c’est la langue. Plus il y a de langues représentées dans leur diversité, plus il y aura de cultures sur l'internet. Je ne pense pas qu’il faille justement céder à la tentation systématique de traduire ses pages dans une langue plus ou moins universelle. Les échanges culturels passent par la volonté de se mettre à la portée de celui vers qui on souhaite aller. Et cet effort passe par l’appréhension de sa langue. Bien entendu c’est très utopique comme propos. Concrètement, lorsque je fais de la veille, je peste dès que je rencontre des sites norvégiens ou brésiliens sans un minimum d’anglais."

L'ANGLAIS RESTE PREDOMINANT

= [Citation]

L’anglais reste prépondérant et ceci n’est pas près de disparaître. Comme indiqué en janvier 1999 par Marcel Grangier, responsable de la section française des services linguistiques centraux de l’Administration fédérale suisse, "cette suprématie n’est pas un mal en soi, dans la mesure où elle résulte de réalités essentiellement statistiques (plus de PC par habitant, plus de locuteurs de cette langue, etc.). La riposte n’est pas de 'lutter contre l’anglais' et encore moins de s’en tenir à des jérémiades, mais de multiplier les sites en d’autres langues. Notons qu’en qualité de service de traduction, nous préconisons également le multilinguisme des sites eux- mêmes. La multiplication des langues présentes sur l'internet est inévitable, et ne peut que bénéficier aux échanges multiculturels."

= [Texte]

Professeur en technologies de la communication à la Webster University de Genève (Suisse), Henk Slettenhaar insiste tout autant sur la nécessité de sites bilingues, dans la langue originale et en anglais. "Les communautés locales présentes sur le web devraient en tout premier lieu utiliser leur langue pour diffuser des informations, écrit-il en décembre 1998. Si elles veulent présenter ces informations à la communauté mondiale, celles-ci doivent être également disponibles en anglais. Je pense qu’il existe un réel besoin de sites bilingues. (…) Mais je suis enchanté qu’il existe maintenant tant de documents disponibles dans leur langue originale. Je préfère de beaucoup lire l’original avec difficulté plutôt qu’une traduction médiocre."

Henk ajoute en août 1999: "A mon avis, il existe deux types de recherches sur le web. La première est la recherche globale dans le domaine des affaires et de l’information. Pour cela, la langue est d’abord l’anglais, avec des versions locales si nécessaire. La seconde, ce sont les informations locales de tous ordres dans les endroits les plus reculés. Si l’information est à destination d’une ethnie ou d’un groupe linguistique, elle doit d’abord être disponible dans la langue de l’ethnie ou du groupe, avec peut-être un résumé en anglais."

Alain Bron, consultant en systèmes d'information et écrivain, explique pour sa part en novembre 1999: "Il y aura encore pendant longtemps l'usage de langues différentes et tant mieux pour le droit à la différence. Le risque est bien entendu l'envahissement d'une langue au détriment des autres, donc l'aplanissement culturel. Je pense que des services en ligne vont petit à petit se créer pour pallier cette difficulté. Tout d'abord, des traducteurs pourront traduire et commenter des textes à la demande, et surtout les sites de grande fréquentation vont investir dans des versions en langues différentes, comme le fait l'industrie audiovisuelle."

Selon Geoffrey Kingscott, directeur général de Praetorius, société britannique spécialisée en linguistique appliquée, interviewé en septembre 1998, "les caractéristiques propres au web sont la multiplicité de générateurs de sites et le bas prix de l'émission de messages. Ceci favorisera donc le multilinguisme au fur et à mesure du développement du web. Comme celui-ci a vu le jour aux États-Unis, il est encore principalement en anglais, mais ce n'est qu'un phénomène temporaire. Pour expliquer ceci plus en détail, je dirais que quand nous comptions sur l'imprimé ou l'audiovisuel (film, télévision, radio, vidéo, cassettes), l'information ou le divertissement que nous attendions dépendait d'agents (éditeurs, stations de télévision ou de radio, producteurs de cassettes ou de vidéos) qui devaient subsister commercialement et, dans le cas de la radiotélédiffusion du service public, avec de sévères contraintes budgétaires. Ceci signifie que la quantité de clients est primordiale, et détermine la nécessité de langues autres que l'omniprésent anglais. Ces contraintes disparaissent avec le web. Pour ne donner qu'un exemple mineur tiré de notre expérience, nous publions la version imprimée de notre magazine Language Today uniquement en anglais, qui est le dénominateur commun de nos lecteurs. Quand nous utilisons un article qui était originellement dans une langue autre que l'anglais, ou que nous relatons un entretien mené dans une langue autre que l'anglais, nous le traduisons en anglais et nous ne publions que la version anglaise, pour la raison suivante: le nombre de pages que nous pouvons imprimer est limité, et déterminé en fonction de notre clientèle (annonceurs et abonnés). Par contre, dans notre version web, nous proposons aussi la version originale."

Luc dall'Armellina, co-auteur et webmestre d’oVosite, espace d’écriture hypermédia, écrit en juin 2000: "L'anglais s'impose sans doute parce qu'il est devenu la langue commerciale d'échange généralisée; il semble important que toutes les langues puissent continuer à être représentées parce que chacune d'elle est porteuse d'une vision 'singulière' du monde. La traduction simultanée (proposée par AltaVista par exemple) ou les versions multilingues d'un même contenu me semblent aujourd'hui les meilleures réponses au danger de pensée unique que représenterait une seule langue d'échange. Peut-être appartient-il aux éditeurs des systèmes d'exploitation (ou de navigateurs?) de proposer des solutions de traduction partielle, avec toutes les limites connues des systèmes automatiques de traduction…"