En Californie, deux étudiants de l'Université de Stanford, Jerry Lang et David Filo, lancent en janvier 1994 l'annuaire Yahoo! pour recenser les sites web et les classer par thèmes. L'annuaire est un succès, avec un classement plus pointu que celui de moteurs de recherche comme AltaVista, où ces tâches sont entièrement automatisées. Trois ans plus tard, Yahoo! propose un classement en 63 grandes catégories thématiques, tout comme une interface en plusieurs langues: anglais, allemand, coréen, français, japonais, norvégien et suédois. De plus, quand une recherche ne donne pas de résultat dans Yahoo!, elle est automatiquement aiguillée vers AltaVista, et réciproquement.
En décembre 1997, AltaVista est le premier moteur de recherche à lancer un service gratuit de traduction automatisée de l'anglais vers cinq autres langues (allemand, espagnol, français, italien et portugais) et vice versa, la page originale et la traduction apparaissant en vis-à- vis à l’écran. AltaVista Translation, surnommé aussi Babel Fish, est l'oeuvre de SYSTRAN, une société franco-américaine pionnière dans le domaine de la traduction automatique. Babel Fish est alimenté par des dictionnaires multilingues comprenant 2,5 millions de termes. Bien qu'ayant ses limites, avec une traduction de trois pages maximum et un texte traduit approximatif, ce service est immédiatement très apprécié des douze millions d'usagers, dont un nombre croissant d'usagers non anglophones. Il ouvre aussi la voie à d'autres services du même genre - développés entre autres par Alis Technologies, Lernout & Hauspie, Globalink ou Softissimo - et contribue grandement au plurilinguisme du web.
Autre initiative, Robert Ware, enseignant, lance en avril 1996 le site OneLook Dictionaries pour permettre une recherche rapide dans des centaines de dictionnaires couvrant divers domaines: affaires, informatique et internet, médecine, religion, sciences et techniques, sports, généralités et argot. Il explique en septembre 1998: "A titre personnel, je suis presque uniquement en contact avec des gens qui ne pratiquent qu'une langue et qui n'ont pas beaucoup de motivation pour développer leurs aptitudes linguistiques. Être en contact avec le monde entier change cette approche des choses. Et la change en mieux! (…) J'ai été long à inclure des dictionnaires non anglophones (en partie parce que je suis monolingue). Mais vous en trouverez maintenant quelques-uns." OneLook Dictionaries compte 2 millions de termes provenant de 425 dictionnaires en 1998, 2,5 millions de termes provenant de 530 dictionnaires en 2000, et 5 millions de termes provenant de 910 dictionnaires en 2003.
Robert Ware raconte aussi dans le même entretien par courriel: "Un fait intéressant s'est produit par le passé qui a été très instructif pour moi. En 1994, je travaillais pour un établissement scolaire et j'essayais d'installer un logiciel sur un modèle d'ordinateur particulier. J'ai trouvé une personne qui était en train de travailler sur le même problème, et nous avons commencé à échanger des courriers électroniques. Soudain, cela m'a frappé… Le logiciel avait été écrit à 40 kilomètres de là, mais c'était une personne située à l'autre bout du monde qui m'aidait. Les distances et l'éloignement géographique n'importaient plus! Et bien, ceci est formidable, mais à quoi cela nous mène-t-il? Je ne puis communiquer qu'en anglais mais, heureusement, mon correspondant pouvait utiliser aussi bien l'anglais que l'allemand qui était sa langue maternelle. L'internet a supprimé une barrière, celle de la distance, mais il subsiste la barrière de la langue, bien réelle.
Il semble que l'internet propulse simultanément les gens dans deux directions différentes. L'internet, anglophone à l'origine, relie les gens dans le monde entier. Par là même, il favorise une langue commune pour communiquer. Mais il suscite aussi des contacts entre des personnes de langue différente et permet ainsi de développer un intérêt plus grand pour le multilinguisme. Si une langue commune est appréciable, elle ne remplace en aucun cas la nécessité de plusieurs langues. L'internet favorise ainsi à la fois une langue commune et le multilinguisme, et ceci est un facteur qui aide à trouver des solutions. L'intérêt croissant pour les langues et le besoin qu'on en a stimulent de par le monde la création de cours de langues et d'instruments d'aide linguistique, et l'internet fournit la possibilité de les rendre disponibles rapidement et à bon marché."
Même si l'anglais est encore prédominant à la fin des années 1990, les sites bilingues ou plurilingues sont de plus en plus nombreux, ce pour des raisons aussi bien commerciales que culturelles, qui prennent en compte le fait que tout le monde ne comprend pas l'anglais. Brian King, directeur du WorldWide Language Institute (WWLI), écrit en septembre 1998: "De même que l'utilisateur non anglophone peut maintenant avoir accès aux technologies dans sa propre langue, l'impact du commerce électronique peut constituer une force majeure qui fasse du multilinguisme la voie la plus naturelle vers le cyberespace. Les vendeurs de produits et services dans le marché virtuel mondial que devient l'internet doivent être préparés à desservir un monde virtuel qui soit aussi multilingue que le monde physique. S'ils veulent réussir, ils doivent s'assurer qu'ils parlent bien la langue de leurs clients!"
Le réseau ELSNET (European Network in Language and Speech - Réseau européen pour le langage et la parole) regroupe une centaine de partenaires académiques et commerciaux, l'objectif étant de mettre sur pied des systèmes multilingues pour la langue parlée et la langue écrite. Steven Krauwer, coordinateur d'ELSNET, explique en septembre 1998: "En tant que citoyen européen, je pense que le multilinguisme sur le web est absolument essentiel. A mon avis, ce n'est pas une situation saine à long terme que seuls ceux qui ont une bonne maîtrise de l'anglais puissent pleinement exploiter les bénéfices du web. En tant que chercheur (spécialisé dans la traduction automatique), je vois le multilinguisme comme un défi majeur: pouvoir garantir que l'information sur le web soit accessible à tous, indépendamment des différences de langue. (…) Je compte passer le reste de ma vie professionnelle à utiliser les technologies de l'information pour supprimer ou au moins réduire la barrière des langues."
Il ajoute en août 1999: "Je suis de plus en plus convaincu que nous devons veiller à ne pas aborder le problème du multilinguisme en l'isolant du reste. Je reviens de France, où j'ai passé de très bonnes vacances d'été. Même si ma connaissance du français est sommaire (c'est le moins que l'on puisse dire), il est surprenant de voir que je peux malgré tout communiquer sans problème en combinant ce français sommaire avec des gestes, des expressions du visage, des indices visuels, des schémas, etc. Je pense que le web (contrairement au système vieillot du courrier électronique textuel) peut permettre de combiner avec succès la transmission des informations par différents canaux (ou différents moyens), même si ce processus n'est que partiellement satisfaisant pour chacun des canaux pris isolément."
Pour un véritable multilinguisme sur le web, Steven Krauwer suggère plusieurs solutions pratiques: "(a) en ce qui concerne les auteurs: une meilleure formation des auteurs de sites web pour exploiter les combinaisons possibles permettant d'améliorer la communication en surmontant la barrière de la langue (et pas seulement par un vernis superficiel); (b) en ce qui concerne les usagers: des logiciels de traduction de type AltaVista Translation, dont la qualité n'est pas frappante, mais qui a le mérite d'exister; (c) en ce qui concerne les logiciels de navigation: des logiciels de traduction intégrée, particulièrement pour les langues non dominantes, et des dictionnaires intégrés plus rapides à consulter."
Le multilinguisme est l'affaire de tous, témoin cet Appel du Comité européen pour le respect des cultures et des langues en Europe (CERCLE) qui, diffusé en 1998 dans les onze langues officielles de l'Union européenne (allemand, anglais, danois, espagnol, finlandais, français, grec, hollandais, italien, portugais et suédois), défend "une Europe humaniste, plurilingue et riche de sa diversité culturelle". Le CERCLE propose aux réviseurs du Traité de l'Union européenne douze amendements prenant en compte le respect des cultures et des langues. On lit dans cet Appel que "la diversité et le pluralisme linguistiques ne sont pas un obstacle à la circulation des hommes, des idées et des marchandises ou services, comme veulent le faire croire certains, alliés objectifs, conscients ou non, de la culture et de la langue dominantes. C'est l'uniformisation et l'hégémonie qui sont un obstacle au libre épanouissement des individus, des sociétés et de l'économie de l'immatériel, source principale des emplois de demain. Le respect des langues, à l'inverse, est la dernière chance pour l'Europe de se rapprocher des citoyens, objectif toujours affiché, presque jamais mis en pratique. L'Union doit donc renoncer à privilégier la langue d'un seul groupe."