Savin se plia de bonne heure aux volontés de M. Charette, aussitôt que celui-ci, chassé de Machecoul par le général Beysser, eut établi son quartier à Legé: il était d un caractère assez flexible. Jolly, ancien soldat, homme emporté et sans éducation, doué d'une valeur qui allait à la témérité, n'avait pas une aine aussi docile que Savin. Aussi cette humeur impétueuse engendra-t-elle avec M. Charette des démêlés violens qui se terminèrent par la catastrophe sanglante du rival imprudent. La mort de cet homme courageux a été imputée au général Charette qui devint ensuite maître absolu de la bande qu'il commandait.

Vieillevigne et les communes environnantes avaient levé un autre corps qui ne reconnut l'autorité immédiate de M. Charette qu'à la reprise de Machecoul, où le commandant Vrignaud fut tué. La Roche-sur-Yon et tout le pays qui existe entre cette ville et le Lay, avaient pour chefs MM. de Bukley et de Saint-Pol, qui ne coopérèrent activement avec M. Charette, qu'au moment où l'armée de Mayenne entra dans la Vendée et poussa devant elle les bandes de ce département sur l'armée d'Anjou. M. de Bukley passa la Loire, et M. de Saint-Pol, chef peu brave et peu considéré, céda à l'influence et à l'ascendant de M. Charette.

L'armée de Royrand suivit l'impulsion de l'armée d'Anjou et passa la Loire; le pays qu'elle occupa resta donc sans chef, et une partie se rangea alors sous les drapeaux de M. Charette; aussi, dès les premiers mois de 1793, l'autorité de ce chef embrassait tout le territoire compris entre la mer et la grande route de Nantes à Luçon.

Elle s'étendit encore plus loin en 1794. Par la mort de M. Lyrot de la Pasouillère, M. Charette acquit le pays situé entre la grande route de Nantes et la Sèvre, et celui renfermé entre cette rivière et la Loire, depuis Nantes jusqu'aux confins de l'Anjou. Ce territoire nourrissait trois divisions ou bandes qui ne se réunirent, il est vrai, à l'armée de Charette, que dans une ou deux occasions. Leur position difficile les obligeait constamment de se tenir sur la défensive.

L'on voit, dans les détails qui précèdent, combien les commencemens de M. Charette ont été faibles; le pays, qu'il a fini par commander seul, était donc, dans l'origine, partagé entre plusieurs chefs indépendans et jaloux les uns des autres. Aucun d'eux n'était assez marquant, n'avait occupé dans l'armée des emplois assez considérables pour faire taire l'envie, réunir tous les suffrages et couper court à ces rivalités dangereuses. Deux ou trois gentilshommes, dont le plus élevé n'avait pas dépassé le grade de capitaine, quelques hommes du peuple qui n'avaient d'autre recommandation que d'avoir vieilli dans l'emploi de caporal ou de sergent: tels furent les chefs de l'insurrection dans tout le territoire qui formait à la fin l'armée du général Charette.

Aussi est-ce à ce défaut de talens et surtout d'ensemble que l'on doit attribuer tous les mauvais succès que ces chefs éprouvèrent partiellement, et l'inaction désastreuse dans laquelle ils se tinrent quand ils n'étaient pas attaqués. Si toutes ces bandes eussent été organisées sous un seul chef dans les deux premiers mois de l'insurrection, la côte, depuis Luçon jusqu'à Paimboeuf, qui n'était pas défendue, dans cet intervalle de temps, par plus de trois à quatre mille hommes, aurait été entièrement balayée. Alors, n'ayant plus d'ennemis derrière eux, n'étant plus obligés de garder la défensive, état qui ne pouvait que décréditer les affaires du parti, les Vendéens auraient pu faire de gros détachemens et prêter la main aux armées d'Anjou qui se seraient alors avancées dans l'intérieur, seul plan militaire qui fût capable de mettre la république en danger.

II.

Les nuances que l'insurrection établit entre les paysans de l'armée de Charette et ceux des armées d'Anjou et du centre, étaient moins dues à des causes naturelles et locales qu'à des causes accidentelles. L'on ne peut disconvenir que les insurgés, quoique poussés à la révolte par des vexations de plus d'un genre, ne se seraient pas spontanément levés en masse; ils y ont été entraînés par des suggestions; ce sont des mécontens appartenant aux classes élevées, des émissaires cachés qui soufflaient dans la Vendée le feu de la sédition, et quoiqu'une populace déchaînée soit assez difficile à contenir dans les premiers momens d'effervescence, celle-ci connut des chefs immédiatement dans le Bas-Poitou, comme ailleurs, et ces chefs auraient eu assez de pouvoir pour empêcher les massacres dans tous les lieux, s'ils l'avaient fortement voulu. Cette vérité serait appuyée au besoin sur des exemples frappans.

Il est encore certain que les paysans qui composaient l'armée de Royrand n'étaient pas moins grossiers que ceux de l'armée de Charette. Le premier corps s'était recruté en partie dans l'ancien district de Montaigu.

Ainsi ce furent ces massacres eux-mêmes, ces assassinats réfléchis qui ensanglantèrent les communes de Machecoul, de Legé et de Rochecervières, qui altérèrent les ames des paysans qui les commirent; qui les changèrent en bêtes féroces; qui les enivrèrent, pour ainsi dire, de fureur et de vengeance. Il faut avoir été témoin oculaire de ces horribles scènes pour savoir jusqu'à quel degré elles portèrent dans les esprits des campagnards le fanatisme et la cruauté; et ce qui justifierait la justesse de l'observation, c'est que ces impressions atroces furent privatives aux communes qui avaient pris part à ces actes de barbarie, ou du moins elles y étaient infiniment plus sensibles.