Ces affreux événemens firent un tort incalculable au parti royaliste; ils glacèrent d'effroi les villes voisines, et surtout celle de Nantes dont la défection eût peut-être été décisive; et les circonstances étaient bien propres à l'attirer dans le système des insurgés. Nantes, soumise alors à un gouvernement aussi absurde que tyrannique; administrée par des énergumènes tirés pour la plupart des classes inférieures; Nantes, si florissante par le commerce des colonies, et qui voyait ce commerce près d'être anéanti, et par les excès d'une liberté insensée proclamée au sein des noirs, et par la guerre maritime que la mort de Louis XVI venait d'allumer; Nantes, détrompée de ses illusions, voyait chaque jour refroidir la chaleur révolutionnaire de ses citoyens: nul doute donc qu'un grand nombre de ceux-ci ne fussent entrés dans les rangs des royalistes, si leur ville eût hésité à embrasser ouvertement leur parti. C'est là un fait qu'on a vu attester par des témoignages nombreux.
De-là vint aussi la différente composition des armées, et que celles d'Anjou montrèrent toujours plus de tactique et de résistance; les désertions y affluèrent; ce qui provient d'avoir des corps mieux disciplinés, ce qui fournit des soldats plus intrépides, parce qu'ils étaient dégagés des affections et des soins domestiques, et que leur salut, leurs espérances étaient désormais attachés aux succès du parti qu'ils avaient embrassé; tandis que cette précieuse ressource fut ôtée à l'armée de Charette par les actes sanguinaires de Machecoul et autres endroits. Celui qui aurait tenté de déserter n'avait que la mort en perspective, et il eût fallu une force d'ame bien prononcée pour braver ainsi les dangers des deux partis: aussi le nombre des transfuges ne s'éleva pas peut-être à dix, et encore ceux-ci tenaient ou à une caste proscrite dans les temps malheureux, ou s'étaient fait remarquer par des étourderies qui alors étaient réputées pour des crimes.
Les massacres de Machecoul durèrent pendant plus de cinq semaines; chaque soir on égorgeait un certain nombre de prisonniers, après les avoir attachés, en avoir formé une espèce de chaîne. Les assassins, ne rougissant point d'attacher une idée de religion à ces épouvantables forfaits, appelaient cette tragédie le Chapelet; et dans le fait on récitait cette prière au moment où l'on répandait le sang de ces malheureux. L'imagination frémit en rappelant des horreurs aussi long-temps prolongées; près de six cents victimes furent ainsi massacrées de sang-froid, et c'étaient des hommes de toutes les classes qui avaient été gagnés par les opinions nouvelles, et que les insurgés avaient ramassés dans la ville de Machecoul et autres communes environnantes.
III.
Les premières défaites donnent une idée du genre de courage qui signala ensuite l'armée Charette, et du terrain convenable pour s'y déployer. Jamais cette armée n'a eu de succès en plaine et dans un pays découvert, à moins d'offrir un nombre infiniment supérieur à celui de l'ennemi. Pour être redoutable, il fallait qu'elle pût se retrancher derrière des buissons ou des fossés, c'est-à-dire dans des endroits où la cavalerie et le canon de l'ennemi étaient sans effet.
Le mécontentement qui éclata pendant quelque temps entre la bande de Vrignaud et celle de M. Charette, ne fut point produit par le désir de supplanter ce dernier, mais par son insouciance habituelle. Cette première troupe, réunie aux insurgés des communes qui avoisinent Nantes, formait un corps avancé qu'on avait porté aux Sorrinières, à l'embranchement des deux routes qui conduisent de cette dernière à Legé et Montaigu. Elle avait à soutenir des combats fréquens, parce que les Nantais, assiégés pour ainsi dire sur ce point, faisaient des sorties journalières. Il était donc fort intéressant de maintenir ce camp qui couvrait ceux de Legé et de Chantonnay, et de fournir au moins des vivres à ceux qui le composaient. Et sous le rapport des subsistances, le canton de Vieillevigne, alors fort peuplé, et principalement de fabricans, à une époque peu éloignée de la récolte, se trouvait dans une position difficile; il lui était impossible de nourrir des soldats; et M. Charette, pour qui ceux-ci étaient un rempart précieux, s'était engagé à le faire.
Mais jamais obligation ne fut plus mal remplie. Cette malheureuse division manquait de tout; elle passait des journées entières sans pain; les officiers, qu'on envoyait au quartier-général de Charette pour en demander et se plaindre de cet affreux dénuement, trouvaient ce général entouré de femmes et de jeunes gens, ou mollement assis sur un sopha, prenant part à des conversations frivoles, ou se livrant à des danses folâtres avec cette cour efféminée. Un pareil spectacle n'était pas fait pour concilier l'affection et l'estime de jeunes officiers bouillans, d'une humeur altière et indépendante, qui venaient de laisser leurs soldats en proie à la faim, murmurant contre leurs chefs, et menaçant de regagner leurs foyers. Des propos violens se tenaient de part et d'autre; ils circulaient ensuite dans les rangs de la division avec les détails de la vie riante et commode qu'on menait à Légé, et le mécontentement était porté à son comble.
Voilà exactement les causes des dissensions et de l'aigreur qui régnaient à cette époque entre les deux bandes. Celle de Vrignaud se regardait comme indépendante, et ne devant conserver avec Charette qu'une harmonie d'opinion et de mesures; mais son chef n'a point prétendu au commandement général.
Charette n'éprouva point de sédition dans sa propre armée, quoique sa conduite dissipée, son existence oisive et ses deux promenades de Montaigu le décréditassent beaucoup dans le parti. Il ne fut entièrement rétabli dans l'opinion que par la reprise de Mâchecoul qui fut emporté de vive force, quoique défendu par une garnison de quinze cents hommes et dix-huit pièces de canon.
Il serait néanmoins possible que la marquise de Joulami, femme d'un esprit très-délié et très-intrigant, ait eu le projet de faire ôter le commandement à Charette: elle avait beaucoup d'influence à Vieillevigne, et si elle avait pu porter l'une de ses créatures à la place de celui-ci, elle eût été l'ame des opérations militaires, ou du moins elle a pu se l'imaginer. Charette et cette femme ont eu des démêlés, et l'on assure que, dans une réponse que lui fit le général, pour la rappeler ironiquement à un genre d'occupations plus convenable à son sexe, il joignit une quenouille à sa lettre. On doit penser qu'un pareil cadeau aura été mal reçu.