Mais son interruption tomba dans le vide sans toucher personne, et elle recula en les regardant toujours.
Au bout d’un instant, l’oncle Nathan reprit:
—Y’ aura du monde à l’inhumation. Du temps du père Bernage, y’ aurait eu toute la ville. Mais à présent c’est plus la même chose: j’ suis vieux, vous êtes restées filles. C’est des familles qui s’en vont.
Il avait posé ses mains à plat sur ses genoux, et discourait, comme pour lui-même, de sa voix mordante, en regardant la flamme. Il continua:
—Le grand-père Jean Bernage, avec sa fabrique, c’était un homme! Y en a eu du monde ici, du temps que les mouchoirs de Beuzeboc étaient dans leur beau! Le père Jean, i’ causait à Rouen, le vendredi, à tu et à toi avec tous les messieurs des grosses fabriques. Tout ça est mort. Tout ça est fini. Ça a commencé du temps de ton père, Alfred Bernage. L’argent s’en va d’ici. Et pas seulement de chez vous, mais de toute la vallée. Ça s’en va, comme c’est venu, sans qu’on «save» pourquoi. L’argent s’en va.
Il semblait répéter le mot avec complaisance, peut-être avec volupté. Et il ne regardait toujours pas les affligées qu’il venait consoler, comme si son discours était d’une portée générale, ou encore chargé d’un sens intelligible à lui seul.
Berthe dit à mi-voix:
—T’aurais bien pu allumer une bougie, au lieu de c’te chandelle.
L’oncle Nathan reprenait:
—L’argent? Où qu’il est aujourd’hui? On ne sait pas. Il est toujours plus là où qu’il était. Y en a qu’en ont. Peut-être. C’est pas ceux qu’on croit. L’argent n’est pas...