«Je suis jardinier de mon métier. Je gagnais déjà bien avant mon congé, et j’espère arriver à m’établir après, car mes parents m’ont laissé quelques sous. Ça fait que d’ouvrier je pourrais devenir petit patron. Ça s’est vu. Me voilà libéré en septembre, donc que je prendrais chez moi, qu’est pas très loin d’ici dans le Saumurois, un fonds que j’ai entendu parler et que je pourrais me marier. Donc, que si votre demoiselle, elle voulait bien alors de moi tout à fait comme époux, je serais consentant et bien satisfait.»
Berthe laissa tomber la lettre et regarda sa sœur. Sa curiosité était dépassée. C’était comme si la porte qu’elle avait voulu entr’ouvrir avait cédé brusquement en la précipitant dans un abîme. Mais Fanny, aussi pâle que la morte, la regardait avec des yeux brûlants. Et elle dit impérieusement de sa douce voix qui se brisait dans le paroxysme:
—Et après? après?
Vraiment, c’était elle qui semblait haleter à présent de cette curiosité vitale qui séchait tout à l’heure les moelles de sa sœur. Et Berthe, cette fois, ne put qu’obéir, machinalement.
Elle reprit:
«...et bien satisfait. Peut-être que vous allez croire que je cherche à faire, comme on dit, une bonne affaire en regardant au-dessus de ma condition. Non, madame, je ne suis pas de ces gens-là. J’ai bien vu que vous étiez du monde plus haut placé que moi et que vous avez apparence de fortune, je jure que ça n’est rien pour moi là-dedans et que c’est le regret seulement qui me fait parler. Preuve en est que je vous demande votre fille toute nue et rien avec, que je lui ferai une position par mon travail.
«Il faut encore que je vous informe que ma maladie est une fluxion de poitrine, que j’ai bien souffert et pensé étouffer, donc que ça m’a fait réfléchir sur le tort que j’avais fait à votre demoiselle pour l’empêcher peut-être de se marier ou lui causer du dommage pour sa conduite vu la méchanceté du monde. Mais le major dit que me voilà guéri tout à l’heure et que c’est la maladie des plus vigoureux.
«Donc, madame, ayez aucune crainte et donnez-moi votre fille en toute sûreté si le cœur lui en dit comme à moi (que je ne l’ai jamais oubliée). Je la rendrai heureuse de toutes les façons. Et, craignez-rien, à preuve que c’est pas pour vous faire déshonneur, vous entendrez plus jamais parler de moi si vous ne faites pas réponse à la présente, que je comprendrai que c’est non que ça veut dire.
«Madame, je termine cette longue lettre que M. le curé a bien voulu relire pour moi en vous saluant avec le plus grand dévouement.
«Ludovic Vallée.»