—Si tu savais tout ce que j’ai souffert dans ma vie, tu ne serais pas si dur.

Elle hésita et, à voix presque basse:

—Je l’aime, Félix. Et lui aussi.

Elle ne le distinguait plus, car il était rentré dans la charretterie complètement obscure, maintenant. Mais sa voix lui parvint, dure, inflexible, certaine comme le destin. Et cette voix disait:

—Tu n’avais qu’à ne pas fauter.

L’ouragan se déchaîna avec le jour. Fanny, au sortir d’un sommeil de dix heures, se réveillait comme foudroyée de fatigue. Elle ouvrit les yeux, surprise de ne pas retrouver son fardeau de soucis. Non. Ils avaient glissé d’elle, ou, peut-être qu’elle gisait, assommée, sous leur poids, mais elle ne les sentait plus. La température de la souffrance suit des courbes comme celle de la fièvre. Et la guérison ou la mort ont la même apparence, parfois. Et puis, quand la nature s’en mêle et qu’elle jette sa folie au travers de la nôtre, il faut bien s’arrêter pour la laisser passer.

Le grand courant d’air du fleuve drainait à lui tous les vents du plateau qui menaient infernalement la ronde. Par moments, une averse impétueuse faisait mollir la tempête. Le ciel se déchirait et s’effilochait en nuages incessants accourus du fond de l’horizon marin vers la bouche immense de l’estuaire. Fanny songea d’abord:

«Il faut que j’aille au-devant de Silas. Je ne veux pas qu’il le voie avant.»

De tous ses tourments, il semblait ne lui rester plus que ce petit souci lancinant.

Quand dix heures sonnèrent, elle sortit.