—Depuis la mort de papa, depuis sept ans, personne ne m’avait jamais dit un mot bon. Maman, si froide, si dure; et toi, qui n’aimais pas qu’on t’embrasse, ni qu’on te parle doucement. J’étais comme trop privée, même, de paroles douces. Et, tout d’un coup, quelqu’un qui vous répète cent fois: «Je t’aime, je t’aime», tu crois que ce n’est rien, ça?
Elle était presque à genoux. Sa douce figure levée semblait implorer la cause de l’amour. Et, du haut de sa grande taille, la cadette laissait tomber sur elle le dédain, le mépris que ses yeux, sa bouche, son corps même exprimaient. Et elle dit:
—Si c’était ça que tu voulais, tu ne pouvais pas attendre? J’attends bien encore, moi!
Fanny détourna les yeux. Sans pouvoir l’exprimer, elle sentait qu’elle n’était pas comprise, qu’elle ne le serait jamais et que cette phrase, si difficile à dire pour sa sœur et à entendre pour elle, cette énormité proférée à voix haute ne jetait aucune lueur de vérité entre elles. Elle soupira sans rien dire. Et les pensées des deux sœurs suivirent chacune leur route dans le silence.
Ce fut Berthe qui, la première, revint à la réalité, car tout ceci n’était qu’un peu de passé ressuscité, mais il y avait autre chose de plus passionnant encore à apprendre.
—Et alors, c’est lui qui a écrit?
Fanny releva la tête et ses yeux pâles se ranimèrent. Le présent rentrait en elle et, pour un instant, elle oubliait que c’était aussi du passé. Elle répéta avec ravissement:
—Il a écrit!
Et à peine eut-elle dit cela qu’elle se souvint qu’onze ans avaient passé sur cette nouvelle étonnante arrachée à l’ensevelissement. Mais toute sa joie ne tomba pas, parce qu’elle était habituée à se contenter d’ombres de bonheur. Elle répéta seulement deux ou trois fois:
—Ludovic Vallée! Ludovic Vallée...