—Oh! non, c’est pas ça! Mais j’étais trop contrariée en tout. Il aurait fallu que je résiste tout de suite, alors, mais c’était trop tard, je ne pouvais plus. Et, par moments, il me semblait que ce n’était pas à moi, mais à une autre que c’était arrivé. Et j’y pensais comme on pense à une histoire qu’on a vue, sans en être...
«Et c’est drôle, ce que je vais te dire; au lieu que ça s’efface, ça m’est revenu plus fort depuis quelque temps, depuis que j’étais plus femme. L’âge, l’âge de se marier qui passe. Alors, on pense: «Mais je sais ce que c’est et j’en ai eu un enfant aussi!» Et alors, j’ai bien songé à lui depuis quelque temps. Même, j’ai pris sur moi d’en parler à maman. Oh! les jours et les jours que j’ai retourné ça! Les fois que je suis venue pour lui dire et que je n’ai pas osé! Les phrases que j’ai commencées: «Dites-moi, maman...» et que je finissais par autre chose! Enfin, un jour, j’ai été jusqu’au bout:
«—Maman, il aurait dix ans, mon petit Félix...
«C’était l’année dernière, au 20 du mois de mai, qui est le jour de sa naissance. Elle m’a répondu, sans me regarder, mais, tout de suite comme si elle attendait ce mot-là tous les jours depuis toutes ces années:
«—Oui, il est vivant. Il se porte bien.
«Ça m’a fait tant de plaisir que je lui en aurais reparlé cette année encore.»
Berthe dit avec aigreur:
—Pourquoi donc? Elle avait raison, maman. Je trouve qu’elle a fait pour le mieux. Vois-tu un peu qu’on ait su ça ici? Et puis qu’est que ça t’aurait donné de savoir ce qu’il devient, cet enfant du malheur?
Fanny courba la tête. Déjà, elle sentait une volonté se substituer à celle de la morte, en la continuant. Berthe, selon son habitude, répéta ses arguments:
—Vois-tu un peu si maman n’avait pas agi comme il le fallait? Notre vie ici sur laquelle on n’a jamais rien dit et toutes nos habitudes, qu’est-ce que ce serait devenu? Est-ce rien d’être des gens comme il faut, que tout le monde respecte? Si personne ne s’est jamais douté de rien, tout est pour le mieux.