Fanny ne disait rien. Même elle n’entendait pas ce langage sous lequel sa mère l’écrasait jadis. Car, dans ce bouleversement de toute sa vie évoquée, voilà qu’elle retrouvait ce qui l’avait fait parler, la lettre, la lettre, ce fait nouveau. Et elle dit:
—Et voilà surtout ce qui m’a enlevé tout le courage que j’aurais pu avoir, c’est de n’avoir jamais rien su de ce malheureux... du, du soldat.
—De Ludovic Vallée, fit Berthe. Appelle-le par son nom, puisque tu le connais, à présent.
Sa cruauté fait saigner le tendre cœur ouvert. Fanny sanglota.
—Oui, oui, si longtemps j’avais espéré qu’il se douterait, qu’il saurait! Il avait pas la figure d’un mauvais gars, non, je le savais bien. Et il a écrit. Il me voulait. Et moi, je n’ai rien su, rien, et mon petit est sans père et sans mère!
Elle s’abattit encore sur le parquet, la figure dans les draps. Sa rancune de doux être écrasé par la meule de la vie, sacrifié aux siens et au monde, crevait enfin après dix ans de silence, de résignation ou de fatalisme.
Berthe la regardait avec plus d’étonnement qu’elle n’en avait encore laissé voir dans cette heure étonnante. La bougie baissa en jetant, avant de s’éteindre, de grandes lueurs tremblantes qui semblèrent animer le visage de la morte d’une vie surnaturelle. Et le grand froid de l’aube se répandit dans la chambre.
II
Sous le blanc soleil d’avril, les invités à l’enterrement se pressaient au jardin qu’emplissait le ronron de la fabrique d’en face. Car, déjà, la maison était pleine et l’on s’étouffait dans le vestibule pour arriver plus près du salon où avait lieu le service. La pièce aux volets entre-bâillés s’assombrissait encore de cette assemblée de gens empaquetés dans les opaques étoffes de deuil qui boivent la lumière.
Le cercueil paraissait immense. Quelques couronnes le paraient, et la senteur fraîche et forte des jacinthes se mêlait à l’étrange odeur du crêpe qui est celle même des cérémonies funèbres.