Droite auprès du cercueil, Fanny voyait et entendait tout, à travers le voile noir qui déforme odeurs et sons. Elle paraissait frêle et petite auprès de la grande taille de Berthe qui allait au-devant des arrivants, du pasteur, plaçait et déplaçait, faisait enfin l’office de maîtresse de maison et de conductrice du deuil.

La voix du pasteur montait péniblement dans la pièce matelassée d’assistants, trop pleine d’étoffes, de chaleur, d’odeurs. Ici et là, un mot plus clair sonnait: la justice, la vie éternelle. Et, tout à coup, Fanny entendit une phrase qui lui parut remplir toute la pièce. «Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu.»

Ceux qui ont le cœur pur. Ceux qui ont le cœur pur. Elle ne pouvait plus entendre autre chose. Et, elle se souvint que c’était ce qu’on avait mis sur les lettres de faire-part, le verset choisi de l’Ecriture proposé par le pasteur, adopté par Berthe, et passivement approuvé par elle.

Alors, ce fut comme si la parole venue du fond des siècles faisait déborder ce chagrin trouble et passionné qui recouvrait sa douleur filiale. «Ceux qui ont le cœur pur». Voilà le seul mot trouvé digne de sa mère, de sa mère qui depuis dix ans la sacrifiait, la martyrisait, la dépossédait, de sa mère qui, jadis, l’avait volée en lui dérobant cette lettre.

Le service continua. Elle n’entendit plus rien, retirée tout entière dans son cœur en tumulte. La prière, la bénédiction qui courbe les têtes, et la sortie, le jour éblouissant, comme argenté d’une lumière pure, le jardin fleuri de crocus, de primevères, de jacinthes, et enfin ce départ si émouvant, si dur, ce dernier départ de ceux qui ne rentreront plus, tout cela ne pénétra pas en elle. Son âme humble et fidèle était fermée désormais à sa mère.

Le cortège descendit et monta les routes et les rues mal pavées. Deux par deux, les hommes d’abord, en noir, avec ces habits étriqués et démodés qui sont ceux des cérémonies à travers une vie entière et quelquefois deux, et puis les femmes, dans ce profond deuil provincial, sans lequel on n’oserait assister, en Normandie, à une «inhumation», et qui est la charmante sympathie visible de la race.

Il y avait «tout Beuzeboc, à la suite», comme dit plus tard Berthe avec orgueil. Le vieux nom de Bernage, qu’on retrouve dans tous les parchemins concernant les religionnaires, était bien respecté encore, malgré son éclat diminué avec la fortune déclinante. Derrière Nathan Le Brument et tous les cousins laboureurs ou herbagers que les collines et la plaine avaient envoyés en souvenir de la cousine Brument, marchait M. Fautais, roi des filateurs et tisseurs de la vallée. De très vieilles gens se souvenaient fort bien d’avoir entendu son grand-père, le colporteur, crier son fil dans les rues de Beuzeboc. Et son père avait laissé à sa mort trente-deux millions à partager entre ses huit enfants. Pour lui, il cachait son insignifiance sous une morgue extrême qui ne l’empêchait point de rester méticuleux sur le chapitre généalogique du pays. La famille Bernage faisait partie de ces premiers fileurs de coton, colonisateurs de la vallée, et M. Fautais s’en souvenait toujours dans les grandes occasions. C’est pourquoi son impeccable haut-de-forme honorait le cortège entouré d’une considération accrue.

En haut de la Rue-aux-Chevaux, les porteurs s’arrêtèrent pour souffler. Le long ruban noir se resserra, chaque couple venant buter aux talons du suivant. Au fond des allées couvertes et des ruelles, on entendait crier les enfants s’appelant au spectacle de l’enterrement. Et les seuils étaient tous occupés.

Berthe et Fanny marchaient en tête des femmes et bien loin de la morte dont les séparait la cohorte indifférente des hommes, bien qu’un seul s’en trouvât proche par le sang. La démarche de Berthe montrait son importance aux gens de la ville. Fanny marchait comme une automate, les yeux à terre, l’esprit bien loin. Elle vivait en rêve depuis cette nuit de révélation qui coupait sa vie en deux. Pourtant, elle avait fait les gestes de l’habitude et tous ceux qu’exigeaient les circonstances nouvelles, mais elle ne les suivait pas et n’y mettait rien de son être intérieur.

Au cimetière, on entra dans un concert d’oiseaux parmi les feuilles naissantes. Le grand jardin délicieux succédait brusquement à la traverse sordide du faubourg. Le chemin gravit la colline presque à pic qui s’adoucit enfin vers le faîte. Le cortège s’étendit en s’arrondissant autour de la fosse. Au sortir de la ville encaissée, l’azur et la lumière semblaient la baigner avec douceur.