—Maman n’envoyait pas régulièrement. Nous l’aurions su. Elle a peut-être donné une somme à la vieille Marthe. Mais voilà cinq ans qu’elle est morte; alors, puisque nous n’avons entendu parler de rien, c’est que notre nom n’a pas été prononcé.
—Mais justement, il «manque» peut-être, le pauvre petit gars! Je ne peux pas penser à ça. Il faut que je sois tranquille.
—Mais si maman à donné une somme, c’est justement pour qu’on n’en entende plus parler.
Le son de ces dures paroles, durement dites, les fit seulement s’apercevoir ensemble qu’elles ne se répondaient pas, mais qu’elles poursuivaient chacune sa pensée, en alternant. Et, stupéfaites, elles ne surent plus que dire.
Le soir montait. Au ciel, le rose s’était fané en un gris un peu plus clair que le fond des nuages. Les mille cassolettes de la bordure de violettes brûlaient un parfum ineffable. Les écharpes bleues s’épaississaient sur les collines. Un chat bondit sur le mur en miaulant. Fanny sentit plus affreusement sa solitude, et se débattit pour en sortir.
—Berthe, commença-t-elle, peux-tu pas te mettre à ma place?...
C’étaient les seules paroles qu’il ne fallait pas dire. L’importance, la souveraineté des mots est grande sur les simples. Les sœurs Bernage, un peu bourgeoises, un peu paysannes encore, et pénétrées surtout de l’esprit citadin des petites villes, n’en usaient guère, et les ressentaient vivement. Berthe se redressa:
—A ta place! J’ me suis pas mise dans l’ cas d’y être moi. Pourquoi que je m’y mettrais?
L’étroitesse, la sécheresse de son cœur parurent à nu. Fanny se rétracta, et dit humblement:
—C’est pas ce que je voulais dire, bien sûr, tu ne peux pas me comprendre tout à fait...