Le vieux secrétaire, qui avait vu la splendeur des Bernage et contenu leur fortune, livra ses tiroirs en ordre. Et telle était encore la domination de la morte que ses filles les ouvrirent avec hésitation, comme si, vraiment, elles commettaient un abus de pouvoir ou, tout au moins, une indiscrétion. La grande curiosité de Berthe semblait assouvie d’un seul coup et au delà, par la révélation du secret de famille, ainsi qu’une soif trop étanchée dégoûte de boire. Et ce fut Fanny qui osa porter la main sur ces papiers qu’elles n’avaient jamais regardé, que de loin, avec un peu de crainte.

Et elles ne trouvèrent rien. Dans les factures rangées par liasses d’années, dans les registres, dans les paquets de lettres, rien, rien ne se rapportait à la tragique confession de l’aînée. Pourtant, un tiroir secret livra un petit agenda. Il était de l’année 1883 et contenait toutes les dépenses concernant le voyage à Dieppe et à Paris, avec les prix d’hôtel, de sage-femme et de pharmacie consignés à un centime près. Le nom de la vieille Marthe ne s’y trouvait pas. Seulement, sur la dernière page employée, la mère Bernage avait marqué de son écriture ferme de paysanne bourgeoise ceci: «Malandain, 2.000 francs.»

Deux mille francs! Les sœurs se regardèrent: une telle somme consacrée à un tel but! Le cœur de Fanny se desserra un peu envers sa débitrice et diminua quelque chose sur sa terrible créance. Et Berthe eut un cri suprême d’indignation. Deux mille francs retirés à l’héritage commun pour un enfant inutile!

Comme si elle lisait ses pensées, Fanny dit:

—Elle a pris ça sur ma part. Ça ne te fera pas de tort.

—C’est la justice, rétorqua Berthe d’un ton soulagé.

Et, après avoir réfléchi, elle ajouta:

—Tout de même, deux mille francs en une fois!

Elle s’arrêta encore et reprit:

—Elle pouvait bien demander de jamais le revoir, là contre.