—On va y aller, je veux voir. Après, je serai tranquille.

Berthe saisit un mot pour y accrocher la discussion.

—Voir quoi, pauv’ fille? Qu’est-ce que tu verras? A tout bien prendre, si on finit par les dénicher, ces gens-là, qu’est-ce que tu iras leur dire?

Fanny marchait toujours. Quelques mètres à présent les séparaient. Sans tourner la tête, elle répondit:

—Je leur dirai rien. Je verrai s’il est bien, et c’est tout.

—Et s’il est mal?

Fanny fit encore un geste. Elle n’osait pas se retourner. Son éternelle douceur et sa soumission de toujours n’étaient pas si oubliées qu’elle ne les regrettât, comme un vêtement aisé auquel on est habitué. Et la gare proche était une étape rude à franchir. Elle sentait que, si elle ralentissait un instant, elle n’aurait jamais la force de vaincre la discussion qui s’engagerait. Aussi dépassa-t-elle le passage à niveau sans ralentir.

Berthe, pourtant, faillit se fâcher pour de bon. Elle héla sa sœur, mais un employé qui roulait à regret une futaille vide sur le quai, se retourna si vite qu’elle dut se taire. Et, après avoir hésité quelques secondes devant les rails, elle la suivit.

Le soleil de mai, qui paraît subitement si lourd en Normandie, chauffait la route montante toute dénudée, car elle s’en allait à l’assaut de ces rondes petites collines singulières qui amorcent la falaise crayeuse du littoral. Derrière, tout le doux pays de Bray s’étalait mollement, les pieds dans l’eau de ses prés, diapré par ses bocages capricieux. La folle expédition s’annonçait longue, aucun signe de village ne paraissait à l’horizon que bornait un pays montueux et boisé. Berthe rejoignit sa sœur et l’arrêta de force.

—Ça va-t-il durer longtemps, cette comédie-là?