Fanny la regarda. Cette grossièreté glissait sur son âme d’aujourd’hui sans y pénétrer. Et elle ne trouva rien à répondre.

Alors la grande cadette lui secoua brutalement le bras:

—Parle, au moins! J’ suis là à te suivre au lieu de reprendre le train... Crois-tu que c’est pour mon plaisir? Tu ne sais seulement pas où tu vas! As-tu demandé quelque chose à quelqu’un?

Sous cette avalanche de mots, Fanny se fit plus petite. Elle se sentait si loin de tout cela sans pouvoir l’examiner. Et sa pauvre réponse fut pourtant pathétique:

—Berthe, laisse-moi, il faut que j’aille jusqu’au bout.

—Mais, encore une fois, dis ce que tu veux faire après! Enfin, tu veux lui donner de l’argent, ou le ramener ce... ce bâtard?

Elle lâcha le mot qui n’avait jamais passé ses lèvres, car il y a des choses qu’on ne dit pas chez les puritains. Et, une fois dehors, sa résonance parut les étourdir toutes deux. Fanny entendait, cette fois.

Mais elle ne montra rien. Elle ne se révolta pas, elle ne cacha pas sa figure dans ses mains, elle se remit seulement à marcher avec une espèce de désespoir forcené. Et Berthe dut la suivre.

Elles marchèrent ainsi longtemps. Comme il arrive alors, le balancement du corps endormant la fatigue des muscles, elles ne sentaient plus qu’un besoin machinal d’aller, d’aller toujours. Le soleil allongeait leurs ombres. Autour d’elles, des champs, du seigle déjà haut, du blé, et du colza en fleur dont l’odeur sucrée affadissait l’air. La colline ronde tournée, une autre s’était offerte, puis une gorge entre deux autres. Enfin, le bois de l’horizon traversé, un village s’ouvrit. Depuis une heure, pas une parole n’avait été échangée, mais, ici, Berthe s’arrêta.

—Ça ne peut pas durer comme ça. Faut prendre quelque chose.