Et l’ascendant de la mère impuissante et vaincue était si grand que l’hostilité jalouse de la fille favorite céda et qu’elle sortit sans rien dire.
La nuit remplissait à présent presque toute la chambre. Mais le ciel encore illuminé par le reste du couchant était comme une grande coupole phosphorescente. Fanny, de nouveau penchée sur le lit, scrutait le visage redoutable où elle n’avait jamais su lire, avec l’espoir désordonné d’apprendre enfin quelque chose. Et la bouche pâle s’ouvrit encore.
—La lettre, dit la mourante, donne la lettre.
Cette fois, la parole était nette, et, sous les paupières relevées, les yeux sombres commandaient, exigeaient dans la mort comme dans la vie.
—Oui, fit docilement Fanny, oui, maman. Quelle lettre?
—Une lettre, là, sous ma couronne.
Fanny se retourna. Elle avait compris. Sur la cheminée, un globe de verre recouvrait, sur un coussin de velours rouge frangé d’or, la couronne d’oranger que la mariée avait posée là, un soir, trente ans plut tôt. Au moment d’enlever le globe, elle hésita: jamais elle n’y touchait. Dans les rites ménagers de la maison, la mère seule nettoyait sa chambre et il n’y avait que si peu de jours qu’elle était étendue là, privée de son activité! Mais les impérieuses prunelles noires semblaient diriger ses mains et elle enleva le globe avec précaution. Les grêles fleurs de cire tremblaient au souffle frais de l’air. Fanny souleva le coussin à regret. Dessous, ses doigts qui tâtonnaient dans l’ombre accrue à présent touchèrent une enveloppe. Elle fit: «Ah!» et se retourna. Redressée sur ses oreillers, la malade regardait. Le jour finissant, concentré sur sa figure, montra encore à Fanny les sombres yeux brûlants qui attendaient une fois dernière l’obéissance passive qu’ils avaient toujours exigée. Alors, elle mit l’enveloppe dans la main ouverte qui se referma comme sur une proie.
Des minutes coulèrent. La mère Bernage était retombée. Son long corps mince creusait son lit à la façon des mourants. L’épuisement de l’effort faisait ruisseler son front de fines gouttelettes que Fanny essuyait doucement avec un linge soyeux. Tout à coup l’agonisante parla et sa voix rauque heurtait les mots au passage de l’air:
—Avec moi, avec moi la lettre, tu promets, Fanny!
—Oui, maman, sois tranquille, oui.