Mais les terribles yeux noirs s’ouvrirent encore tout grands pour joindre leur commandement à celui des mots.
Sans rien dire, Fanny prit la lettre aux doigts qui se raidissaient et la posa sur la poitrine sèche de la vieille femme. Alors le regard s’éteignit comme apaisé et, tandis que la dernière lueur quittait le ciel, le râle des agonisants s’éleva dans la chambre obscure.
Maintenant, tout était silence. La nuit et la mort, entrées ensemble dans la chambre, y régnaient seules. De la fenêtre toujours ouverte montait l’haleine fraîche du jardin. La première lueur de la lune qui paraissait à l’horizon entra doucement et posa un doigt de clarté sur les deux sœurs. Agenouillées côte à côte, elles pleuraient sans bruit, la tête sur le drap. Et ce fut comme si l’indécise lumière venait sécher leurs larmes. Elles se levèrent ensemble. Berthe alla fermer les volets. Fanny alluma une bougie sur la commode, et elles firent la toilette funèbre de la morte, selon le rite millénaire qui veut qu’on lave, qu’on habille et qu’on regarde dormir les morts comme si c’étaient encore des vivants.
Enfin, quand tout fut prêt et que le lit blanc fut encore plus blanc sous les cassures plus nettes d’un drap plus frais et que, seul, le visage de la morte dépassa le pli du suaire, les deux filles s’arrêtèrent et se regardèrent avec incertitude, car il ne restait plus rien à faire.
—Quelle heure est-il? demanda Fanny.
Et Berthe répliqua:
—J’ai entendu sonner neuf heures, pas longtemps «après».
Fanny réfléchissait, sans rien dire, les yeux vagues; alors l’autre ajouta:
—Il faudrait aller manger quelque chose. On finirait par tomber. Depuis midi...
Fanny regarda le lit et la chambre. Oui, tout était en ordre. Elle soupira et se laissa emmener.