Berthe avança d’un pas devant Fanny.
—Allons, dit-elle, c’est pas tout ça, faut nous en r’tourner. Quelle heure qu’il peut bien être?
La longue horloge gainée de bois luisant sonnait justement six heures. Elle s’écria:
—Si c’est possible! Et on ne sait seulement point l’heure de notre train pour Dieppe!
Mais la fermière s’exclama qu’il fallait prendre un bol puisque, précisément, une servante apportait un seau de lait. Elle s’empressa, mit sur la table du pain, du beurre salé et du lait qui moussait encore. Malgré le goûter qu’elle venait de prendre, Berthe ne refusa rien, mangea, but et parla beaucoup pour masquer le silence de sa sœur qui vida seulement son bol d’un trait.
—Elle est pas forte, et elle n’en peut plus, expliqua-t-elle.
Tous les identiques yeux bleus de la famille Malandain s’ouvraient grands par-dessus la longue table de cuisine pour regarder avec profit la visite inattendue. Et le fermier dit posément:
—J’ vas pas êt’ sans vous «porter» jusqu’à la «gâre».
Il fallut accepter. Les demoiselles, munies de deux douzaines d’œufs soigneusement calées dans de vieux numéros de La Gazette du Village sortirent dans la cour.
Elle étincelait sous le soleil couchant. Les pommiers fleuris s’ouvraient comme des parasols couverts de neige. Fanny regardait sans voir. Tout lui semblait fini. Et un grand accablement tombait sur elle. Tant surmonter d’obstacles pour en arriver là, pour s’en aller sans ce regard dont elle se serait contentée pour toute la vie!