Mais Berthe ne perdait jamais de vue tout à fait les réalités de ce qu’elle appelait les «devoirs» de la vie. Elle n’eut de repos que lorsque sa sœur se fut, comme elle, approchée de la table. La soupe campagnarde, mitonnée par leur étrange cuisinier, de poireaux, de pommes de terre, de pain, de beurre et de crème, livra sa douce chaleur onctueuse et les deux sœurs mangèrent sans rien dire. Enfin Fanny posa sa cuillère et repoussa son assiette:
—Pauv’ maman! Elle aimait tant sa soupe!
C’était la première fois qu’on parlait au passé de la mère Bernage. Le vieux eut l’air de réfléchir avec difficulté. Puis il dit:
—Même âge que moi qu’elle avait. De mil huit cent vingt-cinq qu’on était tous les deux.
Il répéta plusieurs fois, comme étonné et flatté prodigieusement de cette coïncidence:
—Tous les deux, tous les deux!
Et ils écoutèrent dans le silence et la pénombre résonner ces chiffres évoquant tant de choses anciennes, oubliées, mortes comme la morte d’en haut.
A ce moment, un coup de sonnette retentit qui fit tressaillir les deux sœurs. Elles se regardèrent.
—Qui ça peut-il être à cette heure-là?
L’inutile question n’eut d’autre réponse que le bruit que fit le vieux domestique en se levant. Il marchait un peu courbé, et la chandelle qu’il portait lui traçait une ombre grotesque de gnome sur le mur. Il sortit suivit un long corridor, et les sœurs, dans l’obscurité, l’entendirent déverrouiller et débarrer la porte d’entrée. Alors elles dirent ensemble: