IV
Ce ne fut qu’à la fin de sa nuit d’insomnie qu’elle songea qu’il ne lui avait rien avoué de lui-même. Jusque-là, elle avait tourné et retourné ses remords, qui la brûlaient d’une brûlure intolérable. En songeant à cela, elle s’assit sur son lit. A mi-voix, elle dit: «Silas, Silas!» Et elle se rappela pour la vingtième fois ce moment de douceur qui était le premier de sa vie, ce moment où elle avait vu cette grande tendresse illuminer la belle figure de son ami. Elle répéta: «Mon ami, mon ami!»
Pourtant, il n’avait rien avoué. A la vérité, une phrase la tourmentait: «Tout cela, c’est du passé.» Mais aucun mot n’expliquait ce que voulait dire «cela». «Vous a-t-on parlé de moi?» aussi: question adroite pour éclairer ce qu’elle savait, et qui n’avouait rien.
Ainsi, il lui offrait sa vie sans rien lui dire de ce qu’elle contenait. Il ne croyait même pas lui devoir compte du passé.
Elle gémit tout haut: «Et moi, et moi!» Car, dans cette espèce d’innocence, d’honnêteté que rien n’avait pu détruire en elle, il ne lui semblait pas que cela la déliât de son devoir. Non. Elle se disait: «Voilà les hommes. Ils ont de la chance.» Et c’était tout. «Comment lui apprendre?» Car c’est toujours là qu’elle en revenait. Et, à l’heure actuelle, elle ne comprenait pas comment elle n’avait pas trouvé moyen de parler.
Berthe, à côté, ne devait pas dormir, car elle l’entendit se retourner. Et ce fut un nouveau tourment. Où trouver le courage de dire à Berthe: «Je suis fiancée à M. Froment»?
Alors elle prit une résolution: «Je ne suis pas fiancée, tant que je ne lui ai pas avoué mon malheur. S’il ne veut plus, Berthe ne saura rien.»
Mais, déjà, elle tremblait en songeant à ces yeux vigilants et cruels qu’il faudrait abuser, et sa peine lutta avec sa joie jusque dans le sommeil qui vint la surprendre à l’aube blanche.
Le lendemain, après le repas du soir, les sœurs allèrent respirer la fraîcheur des prés de la vallée, comme c’est la coutume d’été un peu intermittente. Elles gagnèrent par les escaliers l’ancienne route de Villebonne, qui serpente entre les haies vivaces, à moitié folles, qui bordent les «cours» à pommiers. La grande chaleur de la journée cédait à la fraîcheur qui montait du sol toujours gorgé d’eau par la rivière, et descendait des bois qui suivent les collines sans arrêt. Le ciel était une coupe d’émeraude sur le vallon vert, dans le déchaînement des herbes et des feuilles de juillet, alors que, les fleurs étant passées et les fruits pas encore distincts, il semble qu’il ne soit qu’une couleur au monde pour peindre la terre normande.
A la rencontre d’une femme accompagnée d’une petite fille, Fanny s’arrêta. Elle reconnaissait une élève de l’école du dimanche, qui, justement, était absente de la dernière classe. Berthe la laissa avec elle et continua sa route. Elle venait de tourner le coude brusque que fait le chemin encaissé, quand elle remarqua sur le talus un homme assis. C’était un chemineau, un de ces êtres sans âge, cuits, recuits et lavés au chaudron du ciel, et sur lesquels tout, même le visage, semble rapiécé.