Les Innocents à l’Étranger. Récits de voyages, par Mark Twain. Hotten, éditeur, Londres.

Lord Macauley est mort trop tôt! Nous n’avons jamais répété cela avec plus de regrets qu’en terminant la lecture de ce livre extravagant: les Innocents à l’Étranger. Macaulay est mort trop tôt, car lui seul aurait pu démontrer clairement et pertinemment l’insolence, l’impertinence, l’impatience, la présomption, les mensonges et surtout la majestueuse ignorance de cet auteur.

Dire que les Innocents à l’Étranger est un livre curieux serait user d’un terme infiniment trop faible: on ne dit pas que le Matterhorn est une montagne élevée ni que le Niagara est une jolie cascade! Curieux est un mot tout à fait impuissant à donner une idée de l’imposante folie de cet ouvrage. Et du reste nous ne trouverions pas de mots assez profonds ni assez forts. Donnons donc quelques aperçus du livre et de l’auteur et laissons le reste au lecteur. Donnons aux gens cultivés l’occasion de se rendre compte de ce que Mark Twain est capable d’écrire, même d’imprimer avec une incroyable candeur. Il raconte qu’à Paris il entra chez un coiffeur pour se faire raser et qu’au premier coup de «râteau» qu’il reçut, son «cuir» s’accrocha à l’instrument et il fut suspendu au-dessus de sa chaise.

Ceci est assurément exagéré. A Florence, il était tellement importuné par les mendiants qu’il prétend en avoir saisi et mangé un dans un moment de colère. Il n’y a naturellement rien de vrai là-dedans. Il donne tout au long un programme de théâtre vieux de dix-sept ou dix-huit cents années et assure l’avoir trouvé dans les ruines du Colisée parmi les ordures et les décombres! A cet égard, il sera suffisant de faire remarquer qu’un programme écrit sur une plaque d’acier n’aurait pas pu se conserver si longtemps dans de pareilles conditions. Il n’hésite pas à assurer qu’à Éphèse, lorsque sa mule s’écartait de la bonne route, il mettait pied à terre, prenait la bête sous son bras et la rapportait sur la route, remontait sur son dos et s’y endormait jusqu’à ce qu’il dût recommencer une semblable opération. Il dit qu’un adolescent qui se trouvait parmi les passagers apaisait constamment sa faim avec du savon et de l’étoupe. Il explique qu’en Palestine les fourmis font des voyages de treize kilomètres pour aller passer l’été au désert et emportent avec elles leurs provisions; et avec cela, d’après la configuration du pays, telle qu’il la donne, la chose est impossible. Ce fut pour lui un acte tout ordinaire et naturel de couper un musulman en deux à Jérusalem en plein jour de fête; et il accomplit ce beau fait d’armes avec l’épée de Godefroy de Bouillon; il ajoute qu’il aurait répandu plus de sang encore s’il avait eu un cimetière à lui. Tout cela vaut-il la peine qu’on s’y arrête? M. Twain, ou n’importe quel voyageur, qui aurait agi de la sorte à Jérusalem aurait été emprisonné et exécuté.

A quoi bon continuer? Pourquoi répéter ces audacieux et exaspérants mensonges? Terminons par ce charmant spécimen: Il écrit: «Dans la mosquée de Sainte-Sophie à Constantinople, je marchai dans un tel amoncellement de saletés, de colle et de vase que je cassai deux mille tire-bottes avant de pouvoir me déchausser ce jour-là.» Voilà de purs mensonges! il n’y a pas d’autre mot pour qualifier de pareilles assertions. Le lecteur continuera-t-il à s’étonner de l’abominable ignorance où demeurent les Américains lorsque nous lui aurons dit—et nous tenons le fait de bonne source—que ce livre, les Innocents à l’Étranger, vient d’être adopté par plusieurs États comme un ouvrage classique pour les collèges et écoles?

Mais si les mensonges de cet auteur sont abominables, sa crédulité et son ignorance sont plus que suffisantes pour pousser le lecteur à jeter son livre au feu. Il fut une fois si effrayé à la vue d’un homme assassiné qu’il sauta par la fenêtre et s’enfuit; et il dit niaisement: «Je n’avais pas peur, mais j’étais très agité.» Il nous fait perdre patience en nous expliquant que les simples et les paysans ne se doutent pas que Lucrèce Borgia ait eu une existence réelle hors des pièces de théâtre. Il est incapable de comprendre les langues étrangères, mais il est assez fou pour critiquer la grammaire italienne. Il dit que les Italiens écrivent le nom du grand peintre Vinci, mais le prononçant «Vintchi» et il ajoute avec une incomparable naïveté d’esprit: «Les étrangers écrivent bien, mais prononcent mal.» A Rome, il accepte sans sourciller la légende d’après laquelle le cœur de saint Philippe Néri était si enflammé de divin amour qu’il éclata dans sa poitrine... Il croit à cette absurdité uniquement parce qu’un savant très pourvu de diplômes le lui affirme.—«Autrement, dit ce doux idiot, j’aurais aimé savoir ce que ce bon Néri avait mangé à son dîner.» Notre auteur fait une longue expédition à la Grotte du Chien pour expérimenter le pouvoir mortel des émanations délétères sur les chiens et il aperçoit en arrivant qu’il n’a pas de chien. Un homme plus sage aurait au moins gardé cela pour lui, mais avec cet innocent personnage, il faut s’attendre à tout. A Pompéï, il trébuche dans une ornière, et lorsque, quelques secondes plus tard, il se trouve en présence d’un cadavre calciné, il s’imagine qu’il s’agit du chef de la voirie de l’ancienne Pompéï et son horreur se change en un certain sentiment de satisfaction vengeresse. A Damas il visite le puits d’Ananias, qui a trois mille ans, et il est surpris et réjoui comme un enfant en constatant que l’eau en est aussi fraîche et pure que si le puits avait été creusé de la veille. En Terre Sainte, il se heurte aux noms hébreux et arabes et en fin de compte, il se met à appeler les endroits Baldiquisiville, Williamsburg, etc., «pour la commodité de l’écriture», dit-il.

Après avoir parlé si librement de la stupéfiante candeur de cet auteur, nous voudrions continuer par la démonstration de son inqualifiable ignorance. Mais nous ne savons où commencer. Et si nous savions où commencer, nous ne saurions par où finir. Nous ne donnerons donc qu’un échantillon de son savoir, un seul: Avant d’aller à Rome, il ne savait pas que Michel-Ange était mort! Et alors, au lieu de passer sa découverte sous silence, il se met à exprimer toutes sortes de bons sentiments, disant combien il est heureux que le grand peintre soit désormais hors de ce monde de douleur et de misère!

Maintenant, c’est assez, et le lecteur peut se livrer au petit jeu des recherches de pareilles balourdises, il en trouvera.

Ce livre est dangereux, car les erreurs de jugement et de fait s’y étalent avec une incroyable désinvolture! Et cet ouvrage doit servir à former l’esprit des jeunes gens des écoles américaines!

Le pauvre homme erre parmi les antiques chefs-d’œuvre des grands maîtres et cherche à acquérir quelque notion d’art... C’est bien, mais comment étudie-t-il et à quoi cela lui sert-il? Lisez: «Lorsque nous voyons un moine regardant le ciel en compagnie d’un lion, nous savons que c’est saint Marc. Lorsque nous voyous un moine pourvu d’une plume et d’un livre et regardant le ciel, nous savons que c’est saint Mathieu. Lorsque nous voyons un moine assis sur un rocher et regardant le ciel, sans avoir d’autre bagage qu’un crâne, nous savons que c’est saint Jérôme. Lorsque nous voyons d’autres moines regarder le ciel, mais sans autre marque spéciale, nous sommes obligés de demander qui ils représentent...»