Alors, il énumère les milliers de répliques des quelques tableaux qu’il a vus et il ajoute, avec sa candeur habituelle, qu’il lui semble ainsi mieux connaître ces belles œuvres et qu’il va peut-être commencer à éprouver pour elles un très grand intérêt, le bon nigaud!
Que Les Innocents à l’Étranger soient un livre remarquable, nous pensons l’avoir démontré. Que ce livre soit pernicieux, nous croyons l’avoir également prouvé. C’est l’ouvrage d’un esprit malade.
Mais après avoir expliqué tout ce qu’a y avait de sot, de faux et de stupide dans ce volume, terminons par un mot charitable, et disons que même dans ce livre on peut trouver quelques bonnes choses. Toutes les fois que l’auteur parle de son propre pays et laisse l’Europe tranquille, il ne manque pas de nous intéresser et même de nous instruire. Personne ne lira sans profit ses chapitres sur la vie dans les mines d’or et d’argent de Californie et du Nevada, sur les Indiens de l’Ouest et leur cannibalisme, sur la culture des légumes dans des barils vides avec l’aide de deux cuillerées à café de guano, sur le déplacement des petites fermes, la nuit, en des brouettes, pour éviter les impôts, sur les races de mules et de vaches dont on se sert dans les mines de Humboldt et qui grimpent par les cheminées et vont troubler les paisibles dormeurs. Tout cela est non seulement nouveau, mais digne d’être signalé. Il est malheureux que l’auteur n’ait pas introduit plus de ces détails dans son livre. Enfin, c’est un ouvrage bien écrit et très amusant, ce qui lui rend un peu de valeur.
UN MOIS PLUS TARD
J’ai reçu dernièrement quelques lettres et ai lu plusieurs articles de journaux, le tout à peu près de même teneur. J’en donne ici d’authentiques spécimens. Le premier est extrait d’un journal de New-York, le second d’une lettre d’un éditeur et le troisième d’une lettre d’un ami. Je préviens cependant mes correspondants et le public que l’article cité ci-dessus, qui parut dans le Galaxy et qui avait la prétention de n’être qu’une reproduction de la critique publiée par la Saturday Review, a été écrit par moi-même sans en excepter une ligne.
Maintenant voici les spécimens:
1º Le Herald dit qu’il n’y a rien de si comique que «la sérieuse critique» faite par la Saturday Review sur le dernier livre de Mark Twain. Nous partagions déjà ce sentiment avant d’avoir lu l’article, mais, depuis que nous l’avons pu voir, tel qu’il est reproduit, dans le Galaxy, nous pensons que Mark Twain n’a qu’à se bien tenir, si les critiques anglais se mettent à être de si bons humoristes sans le savoir.
2º Je pensais que vos œuvres étaient généralement très bonnes, mais depuis que j’ai lu dans le Galaxy la reproduction de l’article de la Saturday Review, j’ai découvert que j’étais bien au-dessous de la vérité. S’il m’est permis de vous donner un avis, je vous conseillerai d’ajouter en appendice à votre prochaine édition des Innocents cet article anglais. Cela fera ressortir dans tout son éclat votre verve et cela vous servira merveilleusement.
3º Le critique anglais, mon cher ami, n’est pas le grave et stupide personnage que l’on s’imagine: je crois qu’au contraire, il a goûté un certain plaisir en lisant votre livre et qu’il l’a vivement apprécié. En lisant la reproduction de son article donnée par le Galaxy, je m’imaginais très bien qu’il riait lui-même aux éclats en l’écrivant. Mais il écrit pour des catholiques, des traditionalistes, des nobles conservateurs, et il prend plaisir à les choquer avec vous, tout en ayant l’air de froncer gravement les sourcils. Il est lui-même un excellent humoriste.