Dès lors, toutes deux connurent les limites de leurs forces et acceptèrent leur destin. Elles capitulèrent en toute humilité en s’abandonnant aux dures nécessités de la situation. Chaque jour, elles prononçaient leur mensonge du matin, et confessaient leur péché en prière, sans implorer leur pardon, car elles s’en trouvaient indignes, mais avec le seul désir de reconnaître qu’elles se rendaient bien compte de leur faute et n’avaient pas l’intention de la cacher ni de l’excuser.
Chaque jour, tandis que la jolie petite idole de la famille souffrait de plus en plus, les vieilles tantes affligées peignaient l’épanouissement de sa beauté jeune et fraîche à la faible mère, et frissonnaient de douleur sous les coups que leur portaient ses transports de joie et de gratitude.
Pendant les premiers jours, tant que l’enfant eut la force de tenir un crayon, elle avait écrit à sa mère de tendres petits billets doux, dans lesquels elle lui cachait sa maladie. Et ces petits billets avaient été lus et relus par des yeux remplis de larmes reconnaissantes, baisés maintes et maintes fois, et gardés comme de précieux trésors, sous l’oreiller.
Puis vint un jour où la main de la jeune fille perdit toute sa force... où elle délira. Ce fut un cruel embarras pour les vieilles tantes. Il n’y avait plus de billets doux pour la mère.
Esther commença une explication très plausible et soigneusement étudiée; mais elle en perdit le fil, et son discours ne fut que confusion; le soupçon se montra sur le visage de la mère, puis la terreur. Esther le vit, reconnut l’imminence du danger, et se redressant résolument devant l’urgence de la situation, elle saisit son courage à deux mains; elle se raidit de toutes les forces de sa volonté, elle dit d’un ton calme et plein de conviction:
—Je ne voulais pas vous le dire, de peur de vous inquiéter, mais Hélène a passé la nuit chez les Sloanes. Il y avait une petite soirée, elle ne voulait pas y aller parce que vous êtes malade, mais nous l’avons persuadée. Elle est jeune et elle a besoin des plaisirs innocents de la jeunesse. Et nous avons pensé que vous approuveriez. Soyez sûre qu’elle écrira tout de suite, en rentrant.
—Comme vous êtes bonnes! et que vous nous comblez de soins, toutes les deux! Si j’approuve? Oh, je vous remercie de tout mon cœur. Ma pauvre petite exilée! Dites-lui que je veux qu’elle ait tous les plaisirs possibles. Je ne voudrais pas la priver d’un seul. Qu’elle garde seulement sa santé, c’est tout ce que je demande. Qu’elle ne souffre pas! Je ne peux pas en supporter l’idée... Que je suis heureuse et reconnaissante qu’elle ait échappé à cette contagion! et elle l’a échappé belle, tante Esther! Oh, si ce délicieux visage devait être tout flétri et brûlant de fièvre! Je ne peux pas y penser. Gardez-lui sa santé. Gardez-lui sa fraîcheur! Je la vois d’ici, cette délicate et ravissante enfant, avec ses grands yeux bleus, si francs et sérieux; et qu’elle est douce, oh, si douce et gentille et affectueuse! Est-elle toujours aussi belle, chère tante Esther?
—Oh, elle est plus belle, plus douce et charmante qu’elle ne l’a jamais été, si une telle chose peut s’imaginer.
Et Esther se retourne pour ranger les flacons de drogues, afin de cacher sa honte et sa douleur.