Le lendemain, les deux tantes se mirent à une tâche difficile et délicate dans la chambre d’Hélène.
Patiemment et sérieusement, avec leurs vieux doigts raidis elles essayèrent d’écrire une contrefaçon du billet promis. Elles ne réussirent pas du premier coup, mais petit à petit, et après plusieurs échecs, elles firent des progrès. Nul n’était là pour observer le tragique de tout cela, et de cette pathétique ironie du sort, elles étaient elles-mêmes inconscientes. Souvent leurs larmes tombaient sur les billets et les abîmaient. Quelquefois un seul mot mal formé rendait suspecte une lettre qui aurait pu passer. Mais finalement, Anna en produisit une dont l’écriture était une assez bonne imitation de celle d’Hélène pour passer même sous un regard soupçonneux. Elle l’avait enrichie abondamment de tous les petits mots caressants et des petits noms d’amitié, familiers aux lèvres de l’enfant depuis son berceau. Elle porta cette lettre à la mère, qui s’en saisit avec avidité, l’embrassa, la pressa contre son cœur, lisant et relisant tous les mots charmants, répétant avec un amour infini le dernier paragraphe:
«Minette chérie, si je pouvais seulement vous voir, et embrasser vos yeux, et sentir vos bras autour de moi! Je suis si contente que mes exercices de piano ne vous dérangent pas. Guérissez-vous vite. Tout le monde est bien bon pour moi, mais je me trouve tellement seule, sans vous, chère maman!»
—La pauvre petite! Je comprends tout à fait ses sentiments. Elle ne peut jamais être complètement heureuse sans moi; et moi... oh, je vis de la lumière de ses yeux!... Dites-lui de s’exercer tant qu’il lui plaira, tante Anna. Je ne peux pas entendre le piano de si loin, ni sa chère jolie voix quand elle chante. Dieu sait que je le voudrais bien. Personne ne sait comme cette voix est douce à mon oreille. Et dire que... un jour elle ne chantera plus!... pourquoi pleurez-vous?
—Seulement parce que... parce que... ce n’était qu’un souvenir. Lorsque je suis descendue, elle chantait «Loch Fomond», cette mélancolique berceuse! Je suis toujours émue lorsqu’elle chante cela.
—Et moi aussi. C’est d’une beauté touchante, divine. Lorsque quelque chagrin de jeune fille est dans son cœur, et qu’elle chante pour la consolation mystique que lui donne la musique...
Tante Anna?
—Chère Marguerite?
—Je suis très malade. Quelquefois il me vient comme un pressentiment que je n’entendrai plus jamais cette chère voix.
—Oh non... non; ne dites pas cela, Marguerite! Je ne peux pas le supporter!