Il s’agissait d’acide phénique. Le conducteur en avait un plein bidon et il se mit aussitôt à asperger le wagon. Il inonda spécialement la caisse et les paquets qui se trouvaient dessus. Après quoi, nous nous rassîmes pleins d’espoir; mais ce ne fut pas pour longtemps. Vous comprenez, les deux odeurs se mêlèrent, et alors... Eh bien, il nous fallut courir à la porte et sortir sur la plateforme. Une fois dehors, Thomson s’épongea la figure avec un mouchoir rouge et me dit d’un ton découragé:
—C’est inutile. Nous ne pouvons lutter contre lui. Il accapare tout ce que nous avons et le mêle à son propre parfum, il nous le rend à gros intérêt. Parbleu, capitaine, mais savez-vous que c’est au moins cent fois pire là-dedans que lorsque nous avons commencé le voyage? Je n’en ai jamais vu prendre leur tâche à cœur comme cela et y mettre tant d’ardeur! Non, monsieur, jamais! Et pourtant, il y a longtemps que je suis sur la voie et j’en ai transporté, comme je vous disais, pas mal, des boîtes de cet acabit...
A moitié morts de froid, nous sommes de nouveau rentrés, mais, sapristi, il n’y avait plus moyen d’y rester! Alors, nous avons fait la navette, nous gelant, nous réchauffant et suffoquant à tour de rôle. Au bout d’une heure, comme nous repartions d’une autre station, Thomson rentra avec un sac et dit:
—Capitaine! Nous allons essayer encore une fois, rien qu’une fois! Et si nous ne le subjuguons pas cette fois-ci, il n’y aura plus qu’à y renoncer définitivement, c’est ce que je pense...
Il avait dans son sac une quantité de plumes de volailles, de chiffons, de vieilles pommes desséchées, de vieux souliers, de feuilles de tabac et d’autres choses encore. Il empila le tout sur une grande tôle et y mit le feu.
Quand la flamme eut bien pris, je me demandai comment le mort lui-même pouvait le supporter. Tout ce que nous avions enduré jusque-là paraissait suave à côté de cette odeur nauséabonde... Mais remarquez en outre que l’odeur primitive subsistait toujours et semblait flotter au-dessus des autres, aussi puissante que jamais. Il me sembla même que les autres odeurs ne faisaient que la renforcer... et, ciel! c’était quelque chose... j’allais dire, quelque chose d’épouvantable... mais ce mot est faible, mille fois trop faible pour exprimer la chose.
Je ne fis pas ces réflexions dans le wagon, je n’en eus pas le temps, je les fis sur la plateforme où je courus aussitôt. En bondissant vers la porte, Thomson fut suffoqué et tomba. Je l’attrapai au collet pour le tirer au dehors, mais avant d’y avoir réussi j’étais à demi évanoui. Lorsque nous revînmes à nous sur la plateforme, Thomson me dit d’une voix basse et profondément découragée:
—Il nous faut rester dehors, capitaine! Il le faut; y a pas d’autre moyen. Le gouverneur désire voyager seul, et maintenant faut le laisser faire...
Peu après, il ajouta:
—Et puis, vous savez, nous sommes empoisonnés... C’est notre dernier voyage... Croyez-moi. La fin de tout cela, ce sera la fièvre typhoïde. Je la sens venir en ce moment même. Oui, monsieur. Nous sommes marqués pour le ciel, aussi sûr que vous êtes là!