En entrant dans le laboratoire, le duc continua :
— Vous vous croyez en présence d’une boutique de cordages, ou même d’un hôpital ; en réalité il y a là des mines de Golconde qui échappent aux regards. Regardez là. Que vous représente cet objet ?
— Je n’en sais vraiment rien.
— Naturellement, et c’est la grande découverte que j’ai faite, c’est le phonographe mis à l’usage de la marine. Vous y enregistrez tous les jurons, les gros mots nécessaires en mer. Vous savez comme tout le monde qu’en service les marins ne procèdent qu’à coups de jurons ; aussi le capitaine qui sacre le plus fort, est-il le plus apprécié ; en cas de danger, le sort d’un bateau peut donc dépendre de l’intensité des jurons du capitaine. Mais un bateau est grand, le capitaine ne peut se trouver partout à la fois et bien souvent on a vu un navire se perdre, parce que les ordres du capitaine n’avaient pas été entendus partout (dans les tempêtes par exemple). Eh bien ! j’admets qu’un bateau ne puisse avoir plusieurs capitaines, mais il peut toujours avoir plusieurs phonographes à jurons qu’on place sur tous les points du navire. Vous le voyez, cet instrument devient une bouée de sauvetage. Figurez-vous une violente tempête et une centaine de mes instruments jurant et sacrant à l’unisson, quel spectacle splendide. Le bateau traverse les lames majestueux et ferme comme par une mer d’huile.
— Voilà une idée géniale, mais comment préparez-vous cet instrument ?
— Je le charge tout simplement.
— Comment ?
— Vous n’avez qu’à vous placer devant et à jurer dedans.
— Cela suffit ?
— Oui, parce que chaque mot enregistré est conservé pour toujours. Dès que vous tournez la manivelle, l’instrument redit vos paroles et même si dans une violente tempête le phonographe est renversé, il continue à jurer. Cela produit un fameux effet sur les marins, je vous assure.