— Ah, je vois, mais qui les charge ? Le capitaine ?
— Oui, s’il veut, ou bien je les fournis tout chargés. Je puis prendre un artiste à 75 livres par mois qui gravera facilement cent cinquante phonographes en cent cinquante heures. Et un spécialiste le fera mieux qu’un capitaine inexpérimenté. Tous les bateaux du monde seront munis de phonographes par mes soins. Car je les chargerai dans toutes les langues, Hawkins ; je vous le déclare, ce que je fais là sera la plus grande œuvre moralisatrice du siècle. Dans cinq ans les phonographes se chargeront à la machine, et vous n’entendrez plus un mot choquant sortir d’une bouche humaine sur un navire. Toutes les églises du monde ont dépensé des millions en cherchant à abolir ces vocabulaires grossiers de la marine, eh bien ! songez donc à l’immortalité qui s’attachera à mon nom lorsque j’aurai accompli cette réforme noble et élevée par mes propres moyens et sans l’aide de personne.
— C’est vrai, c’est admirable. Mais comment donc avez-vous pu avoir cette idée ? Votre imagination est géniale. Comment donc, m’avez-vous dit, chargez-vous l’instrument ?
— Oh ! c’est bien facile. Si vous voulez qu’il soit fortement chargé, vous parlez dedans, bien en face ; si vous le laissez ouvert tout bonnement, il se chargera de lui-même, c’est-à-dire qu’il réalisera tous les sons émis autour de lui, dans un rayon de six pieds. Je vais vous le faire marcher, j’ai eu précisément hier une séance de chargement. Allons, bon, on l’a laissé ouvert, c’est trop fort ; je pense d’ailleurs qu’il n’a guère eu l’occasion d’enregistrer de vilains propos. Pressez le bouton et attendez.
Le phonographe commença à chanter :
Il y a une maison, bien loin, bien loin,
Où l’on a du jambon et des œufs trois fois par jour.
— Diable, ce n’est pas ça, quelqu’un a dû chanter ici.
La voix nasillarde reprit plaintivement avec des alternatives de douceur et de miaulements de chats en colère :
Oh ! comme gémissent les pensionnaires