L’étranger se sentit bien vite à l’aise et la conversation prit un tour charmant. La jeune fille américaine possède des qualités de grande valeur. La simplicité, la droiture et l’honnêteté ; elle est au-dessus des conventions et des banalités mondaines ; aussi son attitude et ses manières reçoivent-elles une aisance absolue et l’on se sent à l’aise immédiatement sans savoir pourquoi. Cette nouvelle connaissance, cette amitié fit des progrès rapides ; la preuve en est qu’au bout d’une demi-heure ni l’un ni l’autre ne pensait plus aux habits étranges de Tracy.
Gwendolen semblait ne plus se choquer de cet accoutrement, mais Tracy resta persuadé qu’elle cachait son jeu par amabilité. Il se sentit très gêné lorsque la jeune fille l’invita à dîner. Il ne pouvait accepter dans cet accoutrement et cependant depuis qu’il avait trouvé un intérêt dans l’existence, il en voulait à ses habits de l’obliger à refuser cette invitation. Il partit pourtant le cœur joyeux en lisant un regret dans les yeux de Gwendolen.
Où se dirigea-t-il ? Tout droit vers un magasin d’habillement où il choisit un complet aussi élégant que possible pour un Anglais ; tout en le choisissant il pensait :
Je sais que j’ai tort, pourtant je serais blâmable de ne pas l’acheter et deux fautes qui s’ajoutent n’engendrent pas une bonne action.
Cette réflexion lui rendit le cœur plus léger. Le lecteur appréciera la valeur de cette réflexion et la jugera à son propre point de vue.
Le vieux ménage se montra inquiet de l’attitude distraite et du silence de Gwendolen pendant le dîner. S’ils avaient tant soit peu observé, ils auraient remarqué que son visage s’éclairait lorsque la conversation roulait sur l’artiste, sur son travail. Mais ils n’y prêtèrent aucune attention et virent seulement que sa physionomie s’assombrissait par moments ; ils se demandèrent si elle était souffrante ou si elle avait éprouvé une déception à propos de ses toilettes. Sa mère lui offrit divers médicaments fortifiants, son père lui proposa du vin vieux, quoiqu’il fût dans son district à la tête de la ligue antialcoolique, mais elle repoussa aimablement toutes les attentions délicates.
Lorsqu’au moment de monter se coucher, la famille se sépara, la jeune fille choisit un pinceau entre tous en se disant : C’est celui qu’il a le plus employé.
Le lendemain, Tracy sortit tout pimpant dans son nouveau complet, un œillet à la boutonnière, don quotidien de Puss. Rêvant à l’image de Gwendolen, il travailla à ses tableaux sans relâche, mais presque inconsciemment ; il produisit merveilles sur merveilles, il ajouta plusieurs accessoires variés aux portraits de ses associés qui poussèrent des acclamations de joie et d’admiration.
De son côté, Gwendolen perdit toute sa matinée ; elle s’était dit que Tracy viendrait et, à chaque instant, elle descendait au salon mettre les pinceaux en ordre, en réalité voir s’il était arrivé. En remontant chez elle, elle constata avec chagrin que sa confection de toilette allait en dépit du bon sens. Elle avait mis tous ses soins et son imagination à composer une toilette suggestive, qu’elle confectionnait précisément en ce moment ; mais distraite comme elle l’était, elle ne fit que des bêtises et gâcha son ouvrage.
Lorsqu’elle s’en aperçut, elle en comprit la cause et cessa de travailler. N’était-ce pas pour elle un présage charmant ? Elle descendit au salon, s’y installa et attendit…