La jeune fille se sentit envahie d’une crainte vague, d’une méfiance indéfinissable ; elle se dégagea de son étreinte et le regardant bien dans les yeux :

— Répondez-moi sincèrement, lui dit-elle, donnez-moi votre parole. Vous ne cherchez pas à m’épouser pour ma situation ?

Ce coup imprévu faillit renverser Tracy. Cette question était en elle-même si ingénue et si grotesque qu’il en admira la candeur et put à peine réprimer son envie de rire. Sans perdre de temps, il se mit en mesure de la convaincre que le seul charme de sa personne l’avait attiré, qu’il était épris d’elle et non de son titre ou de sa situation ; il lui déclara qu’il l’adorait ni plus ni moins, fût-elle fille d’un duc ou le rejeton d’une modeste famille. Elle observait sa physionomie avec avidité et anxiété, cherchant à lire la vérité sur son visage, à mesure qu’il parlait ; son cœur s’inondait d’un bonheur intense qu’elle cachait sous une apparence calme, froide et même austère. C’est qu’elle lui préparait une surprise destinée à produire une impression profonde sur lui ; elle voulait voir si son désintéressement était aussi sincère qu’il le disait.

— Écoutez-moi, commença-t-elle, prête à lancer sa fusée en le surveillant encore plus attentivement, ne doutez pas de mes paroles, je ne vous dirai que la vérité, Howard Tracy ; je ne suis pas plus une fille de duc que vous.

A sa grande joie, il ne broncha pas. Il s’y attendait et comprit le parti qu’il pouvait tirer de la situation.

— Dieu soit loué ! s’écria-t-il avec enthousiasme, en la prenant dans ses bras.

Dépeindre le ravissement de Gwendolen serait impossible.

— Je me sens d’une fierté à nulle autre pareille, lui dit-elle, la tête tendrement appuyée sur son épaule. Je trouvais naturel qu’en votre qualité d’Anglais vous fussiez ébloui par mon titre, et je craignais que m’aimant pour mon titre (sans même vous en rendre compte), votre amour pour moi fondît en apprenant la vérité. Aussi suis-je transportée de bonheur maintenant, en constatant que cette révélation n’a pas changé vos sentiments. Vous m’aimez donc autant ?

— Oui, c’est vous, vous seule, ma bien-aimée, qui possédez mon cœur. Le duché de votre père n’a jamais pesé pour moi dans la balance, c’est vrai, je vous le jure, ma Gwendolen chérie.

— Alors ne continuez pas à m’appeler Gwendolen, ce nom n’est pas le mien et sonne faux à mon oreille. Je m’appelle Sally Sellers, ou Sarah si vous le préférez. Dès maintenant je renonce à jamais aux rêves et visions fantasques pour redevenir moi-même, simple et honnête fille, dénuée de prétentions et de préjugés. Je vais tâcher de me rendre digne de vous. Il n’y a aucune inégalité sociale entre nous. Comme vous, je suis sans fortune, sans position dans le monde ; vous êtes artiste, je travaille plus modestement pour vivre. Notre pain est honnête. Nous ne le devons à personne, puisque nous le gagnons honorablement. La main dans la main, nous marcherons côte à côte dans la vie, nous aidant avec dévouement et affection ; nous n’aurons qu’un cœur, un esprit, nos désirs et nos aspirations resteront inséparables jusqu’à la mort. Si notre situation sociale paraît infime aux yeux du monde, nous saurons l’élever par notre simplicité, notre honnêteté et notre grandeur d’âme. D’ailleurs, Dieu merci, nous vivons dans un pays où le mérite seul compte et où un homme doit tout à ses qualités personnelles.