— Certainement pas.
— Eh bien ! si vous employiez un autre mot, il n’y aurait rien de changé. Les gens chics s’arrogeraient le droit exclusif de s’appeler des gens respectables, et les ouvriers, par une sorte de modestie, ne prendraient pas ce titre. Ici, nous n’admettons pas cela. Chacun se considère comme un monsieur ou une dame et se moque de l’opinion du voisin, pourvu que ce voisin ne la crie pas trop fort. Il me semble que vous cherchez à rabaisser vos semblables ; c’est précisément ce que nous ne faisons jamais.
— Voilà, en effet, une distinction à laquelle je n’avais pas pensé. Pourtant, s’appeler soi-même une dame ne fait pas que…
— Si j’étais vous, je ne continuerais pas.
Howard Tracy se retourna pour voir qui était le nouvel interlocuteur. Il aperçut un homme trapu, d’une quarantaine d’années, imberbe, aux cheveux grisonnants ; il avait une physionomie intelligente et éveillée, et portait des habits de travail propres quoique usés. Il venait d’une pièce contiguë où il avait déposé son chapeau, et tenait à la main une cuvette fêlée. Hattie la lui prit des mains.
— Je vais vous la remplir. Je vous présente le nouveau pensionnaire, M. Barrow, M. Tracy. Nous en étions arrivés à un tournant de la discussion où je commençais à me tordre.
— Merci, Hattie ; je venais voir les camarades. Et il s’assit sans façon sur une vieille malle. J’ai écouté votre conversation avec beaucoup d’intérêt, dit-il, et je n’aurais pas prolongé la discussion. Vous en arriviez à conclure que le fait de s’appeler une dame n’implique pas qu’on en soit une ; c’est ce que vous alliez dire. Eh bien ! vous vous heurtiez à une autre objection à laquelle vous n’aviez pas pensé. Qui a le droit de vous accorder un titre ? En Europe, vingt ville personnes sur des millions d’individus s’attribuent l’épithète ronflante de « messieurs et de dames » ; la grande masse accepte cette appellation, sans s’insurger contre l’affront qu’elle comporte.
Ici, au contraire, quelques milliers de personnes s’attribuent des titres, mais la chose n’en reste pas là ; les autres, les non-titrés, protestent et se pavoisent immédiatement des mêmes titres. De cette façon, tout le monde est content, une égalité réelle se trouve établie, tandis que de l’autre côté de l’Atlantique l’inégalité règne absolue de par la volonté de la minorité et le consentement de la majorité.
Dès le début de cette tirade, Tracy, très offusqué, s’était replié sur lui-même, bien que, depuis des semaines, il se fût entraîné à vivre dans un milieu essentiellement vulgaire. Il se ressaisit bientôt, et fit bonne contenance sans se froisser de l’habitude qu’ont les gens du peuple de se mêler à une conversation sans en être priés. Il n’eut pas grand mérite cette fois, car cet homme portait en lui quelque chose d’attrayant ; son sourire était très sympathique. Tracy l’aurait même trouvé charmant si chez lui — bien qu’il s’en défendît — l’égalité des classes eût existé autrement qu’à l’état de principe ; son esprit l’admettait, mais sa personnalité se révoltait encore à cette idée. En théorie Barrow était son égal, mais il lui déplaisait de le voir étaler cette égalité.
— J’espère, dit-il, que tout ce que vous avez dit des Américains est exact, car j’en ai douté quelquefois. Il semble que l’égalité soit incompatible avec certains noms distinctifs encore usités dans votre pays, bien que ces noms aient déjà perdu une partie de leur prestige et de leur portée, puisqu’ils deviennent la propriété libre de chaque individu. Je crois d’ailleurs que la différence des classes ne peut exister qu’avec le consentement général de la masse ; jusqu’ici je m’étais imaginé que les classes élevées s’étaient créées et perpétuées d’elles-mêmes ; elles ne peuvent être perpétuées que par le peuple, ce même peuple qu’elles méprisent et qui peut, d’un instant à l’autre, les détruire et se substituer à elles.