— C’est mon avis, il n’y a pas de puissance au monde capable d’empêcher les trente millions d’Anglais de se créer ducs s’ils le veulent ; mais au bout de six mois ces millions de ducs abandonneront leurs titres. Ils devraient essayer la chose et je suis bien sûr que la monarchie elle-même ne survivrait pas à ce coup. Ce serait la lutte du pot de terre contre le pot de fer, Herculanum contre le Vésuve, et il faudrait plus de dix-huit cents ans pour déblayer les épaves de ce cataclysme. Quelle valeur a un colonel dans notre Sud ? Aucune, car ils se disent tous colonels là-bas. Non, Tracy (Tracy ne put retenir un léger frisson), personne en Angleterre ne vous considérerait comme un monsieur, vous non plus d’ailleurs ; et cette distinction de castes vous met forcément dans une fausse position ; elle finit par passer dans les mœurs, devient une habitude, une seconde nature. Vous ne vous représentez pas, n’est-ce pas, le Matterhorn s’enorgueillissant de ce que vos petites collines d’Angleterre lui font l’honneur de le connaître !
— Non, pourquoi ?
— Eh bien ! concevez-vous que Darwin puisse être flatté de ce qu’une princesse n’ignore pas son nom ? C’est si ridicule, qu’on n’ose s’arrêter à cette pensée. Et cependant ce dieu, ce Memnon fut très flatté du choix de la statue, il en convient lui-même. Qu’un dieu prostitue ainsi sa divinité, et la profane, voilà un crime qui ne devrait pas être possible.
Le nom de Darwin donna à la discussion une tournure littéraire ; Barrow en fut si enthousiasmé qu’il se mit à l’aise pour causer plus facilement ; il se débarrassa de sa veste et s’aperçut à peine de l’arrivée pourtant tapageuse de ses camarades, qui chantaient et riaient bruyamment en faisant leur toilette. Puis il fit à Tracy les honneurs de sa chambre, de sa bibliothèque qui consistait en une simple étagère, et lui posa quelques questions :
— Quel est votre métier ?
— Ma foi ! on m’appelle un cowboy, mais c’est de la pure fantaisie, car je ne professe aucun métier.
— Mais alors de quoi vivez-vous ?
— Mon Dieu ! je ferais tout ce qu’on voudrait si je trouvais à m’occuper, mais jusqu’à présent je n’ai rien fait.
— Je pourrais peut-être vous aider, et cela de très bon cœur.
— Je vous en serais bien reconnaissant, car je me sens las de chercher en vain.