— Il est certain qu’un homme sans métier trouve difficilement du travail. Il me semble qu’on vous a donné trop d’instruction et qu’on ne vous a pas appris suffisamment à vous tirer d’affaire. Je me demande quelle mauvaise inspiration a eue votre père ! il vous aurait fallu un métier. Quoi qu’il en soit, nous nous débrouillerons ; nous vous chercherons quelque chose à faire. Surtout, n’allez pas prendre le mal du pays, cela gâterait tout. En causant, nous trouverons bien ce qu’il vous faut, et pour commencer, attendez-moi ; nous allons descendre dîner ensemble.
Tracy se sentait plein de sympathie et de reconnaissance pour cet homme ; il l’aurait volontiers considéré comme un ami, s’il avait pu, à l’instant même, mettre ses théories en pratique. Cependant sa société lui plaisait et il se sentait moins découragé ; il désirait savoir en particulier où et comment Barrow avait appris tout ce qu’il savait.
CHAPITRE XII
La cloche du souper sonna pour appeler les pensionnaires ; ceux-ci se ruèrent avec fracas dans l’escalier sans tapis. Les gens du Gotha ne se rendent pas ainsi à table, et Tracy n’aimait pas autrement le tapage, digne plutôt d’une réunion d’animaux que d’une assemblée humaine. Il dut convenir que cette hilarité vulgaire lui causait une certaine répulsion que seuls le temps et l’habitude pouvaient maîtriser ; et il regretta que la transition eût été aussi brusque ; il l’eût souhaitée plus progressive. Barrow et Tracy suivirent la horde barbare au milieu d’odeurs variées et nauséabondes où dominait celle du chou : ces odeurs inoubliables qu’on ne trouve que dans des gargotes d’ordre inférieur et qui vous prennent à la gorge. Tracy était profondément dégoûté, mais il ne souffla mot ; et il entra dans la salle à manger où une longue table réunissait les trente-cinq ou quarante pensionnaires. Il s’assit près de son camarade. Les conversations s’entrecroisaient gaiement d’un bout de la table à l’autre.
La nappe, des plus grossières, était parsemée de taches de graisse et de café ; les fourchettes et les couteaux à manches en os étaient en fer battu comme les cuillers ; les tasses à thé et à café en faïence épaisse et incassable. Toute la table donnait une impression de bon marché et d’une propreté douteuse. Chaque pensionnaire avait à côté de lui un bon morceau de pain, qu’il paraissait économiser de crainte de n’en recevoir pas un second. Des raviers étaient disséminés de loin en loin, à la portée des bras les plus longs, mais aucun des convives n’avait son beurrier spécial. Le beurre était passable, quoique un peu rance, mais personne ne semblait y faire attention. Le plat principal se composait d’un ragoût irlandais, sorte de rata aux pommes de terre, auquel on avait ajouté les restes de viande des repas précédents : chacun en reçut une large portion. Il y avait aussi du jambon coupé en tranches minces, et des hors-d’œuvre de moindre importance : des conserves de la Nouvelle-Orléans et autres. Le thé et le café, d’une qualité très inférieure, étaient abondamment distribués, mais le sucre noir et le lait condensé étaient strictement mesurés : un morceau de sucre et une cuillerée de lait par personne. Deux négresses faisaient le service bruyamment et apportaient ce qui ne figurait pas sur la table ; la jeune Puss les aidait ; elle distribuait le café, mais elle le faisait plutôt par amusement que par service. Elle plaisantait avec les uns et les autres, taquinait les jeunes gens avec esprit, à son avis du moins, et à celui de son auditoire, qui riait à gorge déployée à chacune de ces boutades. Elle était évidemment très appréciée du tous et devait inspirer la gaieté aux uns, la tristesse aux autres suivant les préférences qu’elle affichait hardiment.
Elle les appelait tous par leur nom, « Billy », « John », « Tom », sans recourir au mot de monsieur ; pour tous elle était « Hattie » ou « Puss ».
M. Marsh siégeait à un bout de la table, sa femme à l’autre. C’était un Américain de soixante ans, qui avait d’ailleurs le type espagnol très prononcé, avec sa figure basanée, ses cheveux noirs, ses yeux foncés, indices d’un tempérament ardent et passionné à l’occasion. Son dos voûté et son visage maigre lui donnaient un aspect maussade ; il n’était évidemment pas l’idéal du joyeux compagnon, et formait un contraste avec sa femme d’apparence si bonne, si maternelle et si avenante pour tous ses pensionnaires. On l’appelait tante Rachel et cette familiarité témoignait en sa faveur. Le regard de Tracy s’arrêta un moment sur un pensionnaire qui n’avait pas été servi. Il était pâle, d’une pâleur maladive, qui faisait désirer pour lui un bon repos dans un lit chaud, et il semblait profondément mélancolique. Les rires et les propos joyeux glissaient sur lui comme l’eau des vagues sur les rochers. Il levait à peine la tête et paraissait honteux. Quelques femmes lui lançaient parfois un regard furtif et craintif, tandis que les plus jeunes lui témoignaient des yeux leurs sympathies, sans pourtant risquer davantage. Mais la majorité des hommes n’avait qu’une grande indifférence pour lui et se souciait fort peu de ses peines et de ses chagrins. Marsh baissait la tête, mais on voyait briller dans ses yeux un éclair de malice, il regardait le jeune homme avec une satisfaction évidente. C’était bien exprès qu’il avait omis de le servir, toute la table le comprenait d’ailleurs et Mrs Marsh en paraissait très vexée ; elle comptait sur un incident quelconque pour lui permettre de remettre les choses au point, mais comme son mari ne s’apercevait de rien, elle se décida à lui faire remarquer que Nat Brady n’avait pas eu de ragoût.
Marsh leva la tête, et avec une politesse affectée :
— Oh ! vraiment, dit-il, je le regrette ; je ne sais comment j’ai commis cette étourderie. Toutes mes excuses, monsieur Baxter… Barker, j’étais distrait, occupé de toute autre chose, je ne sais vraiment pas de quoi. Mais ce qui me peine, c’est que cet oubli se renouvelle à chaque repas maintenant, et je compte sur votre indulgence, monsieur Bunker, pour ne pas m’en vouloir de ces négligences. Elles peuvent porter sur tout le monde, mais surtout lorsqu’il s’agit d’une personne… comment dirai-je ?… d’une personne qui oublie de payer sa pension depuis trois semaines. Vous me comprenez, n’est-ce pas ? Voici votre portion de ragoût, je vous l’offre avec plaisir, et j’espère que vous serez sensible à l’aumône que je vous fais.
Brady rougit jusqu’à la racine des cheveux, mais ne dit rien et se mit à manger au milieu d’un silence général très embarrassant, car il comprenait qu’il était le point de mire de tous.