Tel est le récit du drame qui, au printemps de 1898, commença à Vienne par une querelle de peu d’importance et qui, au printemps de 1904, faillit se terminer par une tragédie.
CHAPITRE II
Correspondance du Times.—Chicago, 5 avril 1904.
Aujourd’hui, par le chemin de fer électrique, arriva de Vienne une enveloppe à l’adresse du capitaine Clayton; elle contenait un farthing anglais. Le réceptionnaire de cette enveloppe parut quelque peu ému. Il demanda la communication avec Vienne et se trouva face à face avec M. K.; il lui dit: «Je n’ai pas besoin de vous en raconter bien long. Ma physionomie vous en dit assez. Ma femme a le farthing; rassurez-vous, elle ne le jettera pas au vent».
CHAPITRE III
—Correspondance du Times.—Chicago, 23 avril 1904.—Maintenant que l’affaire Clayton a suivi son cours et qu’elle est terminée, je vais la résumer. La nouvelle de la délivrance romanesque de Clayton, qui, on peut le dire, échappa miraculeusement à une mort infâme, plongea toute cette région dans le ravissement et la joie, pendant les neufs jours proverbiaux; mais, après cela, le désenchantement inévitable survint et les gens se prirent à réfléchir, pensant: «Pourtant, un homme a été tué et Clayton l’a tué.» D’autres répondirent: «C’est vrai, nous avons perdu de vue cet important détail, l’excitation a fait dévier notre jugement de la ligne droite.»
A l’unanimité on décida qu’il fallait de nouveau traduire Clayton en justice; des mesures furent prises en conséquence et on renvoya l’affaire devant la cour de Washington; car, en Amérique, d’après le nouveau paragraphe additionnel à la constitution de 89, les seconds procès ne sont plus affaires d’Etat, mais deviennent affaires nationales; ils doivent en conséquence être jugés devant la cour suprême des Etats-Unis. Les juges furent donc convoqués à Chicago. La session s’ouvrit avant-hier avec le decorum habituel, très impressionnant. Les neuf juges, présidés par leur nouveau président, firent leur apparition en robe noire. En ouvrant la séance, le président s’exprima ainsi:
«A mon avis ce cas est des plus simples; le prisonnier que vous voyez à la barre fut accusé du meurtre du nommé Chepannik; jugé avec impartialité, il a été justement condamné à mort pour le meurtre de ce même Chepannik. Il devient évident maintenant que le nommé Chepannik n’a nullement été assassiné. Les décisions des tribunaux français dans l’affaire Dreyfus établissent sans contredit que les jugements des tribunaux restent permanents et ne peuvent être révisés. Nous devons respecter et admettre ce précédent, car tout l’édifice de la jurisprudence repose sur des précédents. Le prisonnier que vous voyez à la barre a donc été justement et impartialement condamné à mort pour le meurtre du nommé Chepannik; à mon avis, il n’y a qu’une façon de résoudre ce cas: il doit être pendu».
Le juge Crawford objecta:
—Mais, Excellence, on lui a pardonné devant le gibet.