—Dreyfus aussi.

A la fin il fut reconnu impossible d’ignorer le précédent français. Une seule chose restait à faire: Clayton fut livré au bourreau. Cette décision provoqua une excitation générale l’Etat tout entier se leva comme un seul homme pour demander le pardon de Clayton et sa remise en jugement. Le gouverneur lui pardonna mais la cour suprême ne pouvait qu’annuler ce pardon, elle l’annula, et l’infortuné Clayton fut pendu hier. La ville tout entière est drapée de noir; on peut en dire autant de l’Etat, lui aussi. L’Amérique entière fait chorus pour écraser de son mépris la justice française et le méchant «petit soldat» qui, en l’instituant, affligea de cette déplorable invention les autres nations chrétiennes.

NOS DIPLOMATES

Vienne, le 5 janvier.—Je lis dans les journaux de ce matin que le gouvernement des Etats-Unis vient d’allouer à chacun des deux membres de la commission de la Paix cent mille dollars pour les six semaines qu’ils ont passées à Paris. J’espère que ce fait est vrai; je me donne la satisfaction de le considérer comme tel. Cette générosité constitue en effet un précédent qui sera certainement bien accueilli en Amérique. Un précédent a toujours sa valeur, surtout lorsqu’il offre la particularité de fixer l’attention d’une nation tout entière. Lorsqu’un précédent sort victorieux des discussions provoquées par sa création, il a toutes les chances de devenir un fait accompli.

Nous constatons, en effet, que l’édifice de la justice publique repose, de la base au sommet, sur des précédents; mais il n’en est pas de même des autres détails de notre civilisation. Un précédent peut mourir au berceau ou survivre; c’est uniquement une question de chance. S’il est immédiatement imité, on peut dire qu’il a une chance de vivre; s’il est imité deux fois, trois fois, il attire alors l’attention; quatre fois, cinq fois ou six fois, il a toute chance de subsister pendant un siècle entier. Lorsqu’une ville lance une mode, une nouvelle danse, une forme de chapeau, et qu’elle provoque l’imitation de la ville voisine, on peut dire que ce précédent a le pied à l’étrier.

De même, lorsqu’un prince couronné introduit un précédent, ce précédent attire immédiatement l’attention générale, et ses chances de réussite deviennent presque toujours une certitude.

Depuis longtemps, nous souffrons de l’existence et de la persistance de deux précédents désastreux; l’un d’eux résulte de la déplorable habitude que nous avons d’allouer des émoluments dérisoires aux représentants de notre République à l’étranger; l’autre précédent consiste à les obliger à paraître officiellement en public dans des tenues qui, non seulement manquent de grâce et de dignité, mais qui offrent un contraste lugubre, navrant avec les costumes portés par les représentants des autres puissances. Actuellement, la tenue officielle d’un ambassadeur américain mérite bien ce reproche. A toute réception d’une cour européenne, les représentants des puissances étrangères portent des uniformes qui les distinguent du commun des mortels et indiquent qu’ils personnifient leur patrie. Notre représentant au contraire s’exhibe dans une lugubre queue de pie noire qui n’évoque aucune idée de nationalité. Cette tenue se rencontre dans tous les pays, on pourrait la désigner sous le nom de «Chemise de nuit internationale»; elle n’offre aucune signification particulière, mais notre gouvernement prétend lui en donner une; à son sens, elle est l’emblème de la simplicité, de la modestie et de la bonhomie républicaines. Mais cette ostentation de simplicité ne trompe personne. Une statue qui croit faire preuve de modestie en s’affublant d’une feuille de vigne manque complètement son effet. Dans une réunion publique notre queue de pie lugubre équivaut à une déclaration disgracieuse et peu polie d’indépendance. Elle semble vouloir dire: «A Rome nous nous moquons pas mal des usages de Rome; nous refusons de respecter votre goût et vos traditions et de faire le moindre sacrifice à vos coutumes; nous ne tenons nullement à nous plier aux formalités de la courtoisie, nous préférons notre manière de faire et nous prétendons l’implanter ici.»

Ceci n’est pas exactement la disposition d’esprit de l’Amérique, mais ces uniformes nous font du tort: Quand un étranger vient chez nous, choque nos coutumes et nos habitudes, nous nous déclarons offensés à juste titre; notre gouvernement ordonne à ses ambassadeurs de porter à l’étranger une tenue officielle qui offense nos voisins; tout le discrédit de ce fait retombe sur la nation.

Avant Franklin, nous n’imposions pas à nos fonctionnaires publics une tenue aussi peu distinguée; ce changement ne serait pas survenu si Franklin eût été un homme ordinaire. Mais, aux yeux du monde, il personnifiait une figure si imposante que la moindre de ses actions ou de ses attitudes attirait l’attention universelle et créait un précédent. A propos des uniformes, le représentant qui succéda à Franklin et tous les suivants durent imiter leur illustre prédécesseur. La coutume s’en établit; or, toute coutume est une pétrification; pour la déloger il faut la dynamite. Nous nous imaginons que notre bizarre costume officiel doit symboliser notre simplicité républicaine (qualité que nous n’avons jamais possédée et que nous sommes trop vieux pour acquérir maintenant), mais nous nous trompons; c’est le précédent créé par Franklin qui a consacré l’usage naturel et inconscient de ce costume. Au lieu de donner à nos amiraux et à nos généraux dans toutes les exhibitions publiques de superbes uniformes chamarrés d’or et de couleurs brillantes, le gouvernement aurait pu leur imposer la queue de pie avec la cravate blanche et les faire ressembler à des ambassadeurs ou à des laquais.

Peu importe si je me trompe en attribuant à Franklin la paternité de notre curieuse tenue officielle; je le crois de taille à supporter ce lourd fardeau.