A mon avis, toutes les fois que nous nommons un ambassadeur ou un ministre, nous devrions lui conférer temporairement le rang d’amiral ou de général, et l’autoriser à porter aux réceptions officielles à l’étranger l’uniforme correspondant.
Je trouve peu compatible avec la dignité des Etats-Unis d’Amérique que leurs représentants s’exhibent dans des tenues qui les rendent grotesques; c’est précisément l’effet qu’ils produisent lorsqu’ils apparaissent aux splendides réceptions des cours continentales dans leur lugubre accoutrement. Un homme timide, modeste et correct, souffre forcément de cette situation, car il ne peut se dérober aux regards de la multitude.
J’émets cette critique dans l’intérêt de notre orgueil et notre dignité nationales. Notre représentant est notre drapeau, il personnifie la République, les Etats-Unis d’Amérique; et quand nos représentants viennent à passer nous ne voulons pas qu’ils provoquent la risée publique; pour cela il faut qu’ils soient convenablement et correctement habillés.
Notre gouvernement est très inconséquent au sujet des tenues officielles. Quand il a pour représentant un civil qui n’a jamais été soldat, il le condamne à porter la queue de pie et la cravate blanche; mais si ce civil a été soldat, il l’autorise à porter l’uniforme du grade qu’il possédait. Quand le général Sickles était ministre en Espagne, il portait toujours dans les réceptions officielles le grand uniforme de Major général. Quand le général Grant visita les cours étrangères, il apparaissait toujours dans son brillant et élégant uniforme de général, mais il était entouré des personnages diplomatiques de l’administration présidentielle; ces derniers, par nécessité officielle, portaient la monotone queue de pie (charmant et ironique contraste); la première tenue représentait l’honorable dignité de la nation, l’autre, l’hypocrite tradition de la simplicité républicaine. A Paris, notre représentant actuel paraît aux réceptions officielles dans une tenue convenable, car il a été officier au ministère de la Guerre; il en était de même à Londres; mais actuellement M. Choate représente la grande république (même aux déjeuners officiels à 7 heures du matin) dans sa grotesque queue de pie.
Notre gouvernement a décidément des notions étranges sur l’à-propos des costumes: généralement dans le monde, la queue de pie ne se porte pas en plein jour; c’est une tenue du soir, exclusivement du soir, tout autant qu’une chemise de nuit. Pourtant, quand notre représentant fait une visite officielle le matin, il doit, par ordre de son gouvernement, porter une tenue de nuit; les chevaux de fiacre eux-mêmes en étouffent de rire! Voici un autre argument:—un argument d’affaires—en faveur d’une tenue diplomatique rationnelle. Nous sommes une nation commerçante et notre représentant est notre agent d’affaires. S’il se voit respecté, estimé et apprécié partout où il se trouve, il peut exercer une influence qui étend notre commerce et augmente notre prospérité. Ses relations sociales développent beaucoup l’activité de ses affaires, et s’il porte une tenue qui ne heurte pas les coutumes locales, il assure sans contredit l’extension de ses affaires. Ce résultat eût été obtenu si Franklin était mort plus tôt.
Nous avons réalisé un grand et estimable progrès en créant le poste d’ambassadeur; le titulaire de ce haut poste est beaucoup plus influent et plus considéré qu’un ministre. Pour la dignité de notre patrie et pour son avantage commercial nous devrions avoir des ambassadeurs et non des ministres à toutes les grandes cours du monde. Mais pas avec les appointements actuels. Non, certes, si nous prétendons maintenir ces appointements, il vaut mieux ne plus créer d’ambassadeurs et supprimer ceux qui existent. Un représentant à l’étranger doit, pour servir les intérêts de sa patrie, être en bons termes avec les fonctionnaires de la capitale et, en général, avec tous les personnages influents. Il faut qu’il se mêle à la société et qu’il ne reste pas claquemuré chez lui. Il doit assister aux dîners, aux banquets, aux bals, aux réceptions, mais il lui faut rendre ces politesses telles qu’ils les a reçues pour la dignité de sa patrie et pour le bien de ses affaires. Jamais depuis l’époque de Franklin jusqu’à nos jours nous n’avons eu un ministre ou un ambassadeur capable de le faire avec ses appointements.
D’autres nations comprennent la nécessité de bien garnir les poches de leurs représentants, mais notre gouvernement semble ignorer cette opportunité. L’Angleterre est la plus grande nation commerçante du monde et elle prend grand soin des gardiens qui veillent au sommet du phare de ses intérêts commerciaux. Voilà longtemps que nous rougissons de nos représentants à l’étranger; pourtant nous envoyons des hommes de distinction, très cultivés, très capables, nous les trions sur le volet, mais nous paralysons leur influence par l’exiguïté de leurs émoluments. Voici la liste comparative des soldes des ministres et ambassadeurs anglais et américains à l’étranger.
| Villes | Appointements | | |||
| Américains | Anglais | |||
| Paris | 17.500 | dollars | 45.000 | dollars |
| Berlin | 17.500 | — | 40.000 | — |
| Vienne | 12.000 | — | 40.000 | — |
| Constantinople | 10.000 | — | 40.000 | — |
| Pétersbourg | 17.500 | — | 39.000 | — |
| Rome | 12.000 | — | 35.000 | — |
| Washington | — | 32.500 | — | |
Sir Julien Pauncefote, l’ambassadeur anglais à Washington, avait en plus de ses appointements un très bel hôtel offert gracieusement par la métropole; les ambassadeurs anglais ne paient jamais de loyer; ils vivent dans des palais qui sont la possession de l’Angleterre. Nos ambassadeurs paient leur loyer sur leurs appointements. Vous pouvez vous rendre compte, d’après ces chiffres, quel genre de maisons peuvent habiter, à l’étranger, les représentants des Etats-Unis d’Amérique et quelles réceptions ils peuvent y donner. Il n’y a pas d’appointements sur notre liste qui suffisent à payer le loyer de nos représentants en leur laissant une marge de 3.000 dollars pour assurer la consommation de lard et de beignets de leur famille; cet étrange et économique mets constitue la nourriture habituelle des familles d’ambassadeurs américains, à l’exception du dimanche, où ils ajoutent des «pétards» cristallisés de Boston.
Les ambassadeurs et ministres des nations étrangères reçoivent non seulement de généreux émoluments, mais leur gouvernement les défraie de tous leurs frais de réceptions. A ma connaissance, notre gouvernement n’alloue de frais de représentations qu’à la marine.