Pourquoi refuse-t-il à nos diplomates cette possibilité d’étendre notre crédit à l’étranger? Je me le demande depuis longtemps et je considère cette lacune comme une inconséquence bien mystérieuse.
Mais revenons à la question des loyers. Dans les capitales d’Europe, les maisons bien meublées se paient très cher; aussi nos représentants à l’étranger sont-ils obligés de vivre dans les greniers, quelquefois même sur les toits. Comment pourraient-ils rendre les politesses qu’ils reçoivent? C’est impossible, ils épuiseraient leurs appointements en trois mois.
Pourtant ils doivent recevoir certains personnages influents; et ils le font de leur mieux avec leurs ressources restreintes. A la place de champagne ils offrent de la limonade, à la place de gibier du jambon, à la place de baleine, des sardines; ils remplacent les liqueurs par du lait condensé, et la légion des laquais pimpants et poudrés par une modeste servante qu’ils louent pour la circonstance; en guise de décoration dans leur appartement, ils drapent le poêle avec le drapeau américain, et comme orchestre ils offrent à leurs invités une cithare et une ballade chantée par un membre de la famille. Ne croyez pas que ce soit de l’exagération de ma part; j’ai vu le fait se produire il y a plusieurs années:
Un ministre cherchait à se créer des amis influents pour la réalisation d’un projet qui devait rapporter dix millions par an aux agriculteurs de la République; notre gouvernement lui avait fourni du jambon et de la limonade pour enlever cette grosse affaire; naturellement le ministre échoua. Si ses appointements eussent été de 50.000 ou de 60.000 dollars par an, il aurait quintuplé ses chances; en tout cas ni lui, ni ses dîners, ni la nation qu’il représentait n’auraient été l’objet de l’hilarité publique.
Un courtier habile qui veut faire de bonnes affaires ne s’amuse pas à des économies de jambon et de limonade; il conduit son client au théâtre, à l’opéra, au cirque, lui offre à dîner, lui fait boire des vins recherchés, en un mot il exerce toutes les séductions possibles sur sa nature humaine, car il sait de longue expérience que c’est le meilleur moyen pour lui d’obtenir une commande de son client.
De toutes les nations de premier rang, notre pays est le seul qui offre à ses représentants à l’étranger des appointements dérisoires. Si nous étions pauvres, j’excuserais, à la rigueur, ces économies; mais ce n’est pas notre cas. Comme je viens de l’établir, certains de nos plus importants agents diplomatiques reçoivent des émoluments qui varient de 12.000 à 17.500 dollars. Ces appointements, indignes de notre pavillon, les condamnent au jambon et à la limonade. Lorsque nous avons un riche ambassadeur à Londres ou à Paris, il y tient honorablement son rang, mais cela lui coûte 100.000 dollars par an. Comment pouvons-nous admettre qu’il paye de sa poche cette énorme différence? Je trouve ce fait inconvenant, car la République ne doit recevoir la charité de personne. Dans bien des cas, nos appointements de 17.500 dollars devraient être portés à 75.000 ou à 100.000 dollars, étant donné surtout que nous ne payons pas le loyer de nos représentants. Notre département des affaires étrangères reconnaît cette erreur; il voudrait la rectifier, mais il n’en a pas le pouvoir.
Quand une jeune fille atteint ses dix-huit ans, on la considère comme une femme; elle ajoute six pouces à sa robe, déroule les nattes qui lui pendent dans le dos et relève ses cheveux au sommet de sa tête. Elle cesse de dormir avec sa plus jeune sœur et possède une chambre particulière, elle devient en un mot un sujet de grande dépense; elle fait maintenant partie de la société et il faut que son père s’y résigne.
Eh bien! la grande République vient d’allonger ses robes l’année dernière, de relever ses cheveux, de démolir ses nattes et d’entrer dans la société mondiale. Cela signifie que si elle veut prospérer et tenir son rang dans la société, il lui faut renoncer aux chers préjugés de son enfance et se comporter comme une grande personne.
Si notre gouvernement a réellement payé ses représentants au comité de la paix à Paris cent mille dollars pour six semaines de travail, j’estime que cette générosité est un des meilleurs placements faits par la nation depuis bien des années. Il me semble impossible, en effet, qu’après ce précédent créé dans son budget notre gouvernement ose maintenir ses appointements diplomatiques actuellement si piteux.
P. S. Vienne, le 10 janvier.—Je vois dans les télégrammes de ce matin que je ne suis pas désigné comme le nouvel ambassadeur à Vienne. J’en demeure plutôt surpris et ne sais que dire. Au fond peu m’importe! J’en suis quand même très étonné.